Le nom de famille

Publié dans Le Progrès social, n° 2648 du 19/01/2008

Le nom est le premier élément de reconnaissance qui fortifie l’homme dans son humanité. Quand il est prié de décliner son identité, il dévoile son origine, sa lignée, son appartenance. Fille ou fils de personnes issues d’un pays, nomades ou sédentaires, il est porteur d’une histoire familiale qui l’inscrit dans une continuité ou une rupture. Les LEAF et les BORODINE dans une banlieue de YAOUNDE, sont d’implantation ancienne ou récente, mais sont rattachés au passé d’un univers anglais et russe, à moins qu’un métissage n’ait pâli les liens avec l’ancêtre venu du froid. Cependant la répétition du nom de résonance étrangère à la contrée viendra rappeler la rencontre à un moment donné de deux êtres différents de par leur ethnie. -L’emploi du mot race n’est plus habilité à rendre compte des diversités phénotypiques depuis qu’il a été démontré que le concept scientifique de race n’existe pas-. L’héritier de cette relation affective écrira  quelque chose de l’ordre du désir ou de l’absence de désir qu’il offrira au regard d’autrui sur un document administratif. Fruit d’un choix flatteur, l’attirance pour le dominant imprime des traces profondes et inconscientes, il le marquera la main triomphante. L’ayant conquis à coups de procès et de test génétique, l’amertume laissera l’encre couler sur le papier : la revanche d’une vie de mère bafouée ne procure qu’un apaisement relatif.

L’esclavage a chosifié, déshumanisé des femmes et des hommes vendus sur des places publiques, dont la seule identification était un numéro et la description de leurs traits physiques. Le maître leur accolait le nom de l’habitation et surtout un prénom. D’aventure, celui qui voulait préserver le souvenir de son origine ( se rappeler du Kounta Kinté de « Racines ») s’exposait au fouet. Refus d’existence, refus de la notion de peuple et d’individu, refus des droits à l’origine. Les sans noms sont des riens. Annihilation d’une patrie à laquelle se rattacher, gommage des ascendants et de la lignée, perte de la descendance : les enfants appartiennent au maître. Le traumatisme subi, bouche fermée, a véhiculé dans l’imaginaire des clichés qui s’avèrent contraires et contradictoires oscillant entre fascination/fierté, rancœur exacerbée ou malaise persécutif. La réparation par le respect, le nom donné, rétablit une justice pour certains, dès lors qu’il hisse le corps de désir à la hauteur du sien, oblitérant la notion de supériorité.

Auparavant, le concubinage autorisait les pères à déclarer à l’Etat-civil les garçons, uniquement les garçons de la maisonnée. Les filles étaient privées de cette attention qui correspondait à un système de pensée : celui d’accorder au sexe masculin la primauté en tout. Le féminin était sous-estimé sur le plan social, culturel, intellectuel. La seule fonction qui lui était échu, était la fonction maternelle. Réduite à un utérus, le nom du père ne semblait pas indispensable puisqu’elle prendrait celui de son mari.

Le nom est entaché de blessures narcissiques dans les cas de non-reconnaissance d’enfants par un père ayant une famille crée par les liens du mariage, et dont la maîtresse avant la loi ne pouvait rien exiger. La maternité était par elle seule décidée comme allant de soi. Partager un oreiller pouvait donner à un homme un statut de géniteur. Parfois la reconnaissance arrivait tardivement ou parce que l’enfant avait réussi des études jugées brillantes ( médecin, avocat, universitaire), ou parce que les enfants légitimes ne faisaient aucune démonstration de leur affectivité. Cette décision était une menace voilée de diminution de biens à partager entre plusieurs héritiers mis au même niveau. Le nom privilège, récompense ou avertissement régit les interrelations en leur donnant sens. Un homme de vingt et un ans, lors d’une demande d’une fiche d’Etat-civil découvre que son père était allé le déclarer à ce service de la mairie en catimini, à l’insu de sa mère. Ce dernier n’avait jamais tenu compte de son existence, ni de sa scolarité. Désireux d’échapper à la revendication financière à laquelle elle pouvait prétendre grâce à la reconnaissance, il avait gardé le secret. Ce fils habitué au nom de sa mère et n’ayant jamais investi ce géniteur absent a refusé l’origine tenue cachée jusqu’à sa majorité. Le cas de cette mère dont les enfants ont longtemps eut un prénom, un seul, parce qu’elle ne voulait pas les reconnaître, car il fallait que l’homme « prenne ses responsabilités », découle d’une complication des histoires de rejet de la mère du concubin. La pression exercée en guise de rapport de force était une démonstration de pouvoir de part et d’autre. Le nom devenait l’enjeu entre les deux femmes d’une toute-puissance vis-à-vis d’une paternité assumée ou non. La troisième naissance, celle du garçon, a fait pencher la balance du côté de la reconnaissance pour toute la progéniture.

L’épouse a la possibilité aujourd’hui de conserver son nom : celui de son père ou de sa mère et de l’ajouter à celui du mari. Elle n’est plus épouse de X ou née de Y. Elle est madame XY ou YX. Auparavant, seules les femmes exerçant une profession libérale, littéraire ou artistique le pouvaient. Les autres devenaient l’appendice d’un homme, qui donnait caution à sa raison d’être. Le mariage était vécu comme valorisant dans une société qui se remettait à peine de l’interdit écrit dans le code noir. L’union la magnifiait : choisie pour des qualités que d’autres non mariées ne possédaient pas, elle brandissait le nom d’emprunt comme un blason. A telle enseigne que la femme divorcée quand l’époux était l’instigateur de la rupture mal acceptée, s’accrochait au maintien du nom sous prétexte que les enfants souffriraient moins d’avoir le même qu’elle afin de ne pas fournir d’explication à leurs camarades. Ce prétexte fallacieux tombait de lui-même quand un remariage remettait à flots l’estime de soi à travers le bonheur retrouvé. Le nom identique à celui des enfants n’avait plus droit de cité ; le plus important étant la reconstruction narcissique.

Le possible de la modernité donne accès au nom de la mère ajoutée à celui du père pour l’enfant. Les deux noms accolés permettent une plus grande lisibilité de l’origine. La nouveauté n’a pas été accueillie avec l’enthousiasme auquel on aurait pu s’attendre. Le prétexte avancé est celui de la multiplication des noms et la priorité retenue par l’enfant mère à son tour.

Le beau-père aimant lors de la naissance de son premier enfant reconnaît l’enfant de sa femme afin de simplifier et d’harmoniser la famille. Sur le plan symbolique il donne un père à celui qui n’ena pas, lui assurant les mêmes droits que ses demi-frères et sœurs. Plus de différence dans l’éducation, l’amour, le partage des biens. Cette prestation est moins compliquée que la situation d’adoption. Porter le nom de parents désirants avalise une origine non naturelle. Les liens de sang disparaissent au profit des liens d’amour. La grand-mère avec laquelle aucune ressemblance n’est trouvée quand l’âge campe le regard interrogateur devant le miroir exacerbe le questionnement. Le phénotype différent a le mérite de ne pas instiller de doute. Les deux prénoms laissés en guise d’identité rappellent une volonté de ne pas cautionner une appartenance à un groupe, une lignée alors que le nom d’adoption vient suturer un manque, autoriser des rêves, rétablir une identité. S’il n’efface pas tout à fait la question des origines, il corrige la perception du monde de l’enfant démontrant que rien n’est jamais perdu s’agissant de l’amour. Les enfants abandonnés, en possession d’un nom de famille, proposent parfois aux parents adoptifs d’endosser le  leur comme pour leur démontrer de la gratitude, accroître l’acceptation de leur fonction, pérennisant un statut.

Le nom de famille dévoile l’origine mais n’est pas nécessairement apte à rendre compte de la diversité des sentiments qu’il sous-tend. Seuls les mots et les comportements parviennent à donner un éclairage à un ressenti du réel.

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Une réaction au sujet de « Le nom de famille »

  1. HARDY Réponse

    magnifique texte, que je souhaiterais adjoindre à la bibliographie d’une communication  » génogramme, outil d’accompagnement de l’EMSP » en Guadeloupe.

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