Homosexualité et discrimination

La visibilité et l’acceptation sociale d’orientations sexuelles semblent aller à rebours du processus de tolérance. La visibilité est porteuse de discrimination et amène la stigmatisation des individus. L’intolérance sociale est encore à l’œuvre dans la société antillaise, elle est axée sur un fait qui bouscule l’ordre des choses établies et soulève la question de la norme. Mais qu’est-ce qu’une norme si ce n’est qu’un modèle idéal construit pour assurer une certaine vision du monde.

L’homosexualité depuis l’apparition du sida s’est implantée dans les représentations du mal qui génèrent une stigmatisation et une discrimination des séropositifs et des malades. Dans certains pays elles n’accordent pas légalement aux personnes touchées à l’occasion d’un rapport sexuel non protégé d’avoir accès à la prévention et aux soins. Les droits des personnes contaminés et des malades sont souvent bafoués sans que cela pose un problème éthique. Cette posture n’est pas seulement le fait de pays défavorisés ou très religieux, puisque en France des soins dentaires peuvent être refusés à des séropositifs.

Le sida s’origine dans trois réalités :

  • Son image est attachée à celle de la mort certaine et conduit à une représentation individuelle tragique du destin
  • L’annonce de la maladie remet en question le rapport de soi à soi et le rapport avec les autres
  • La méfiance envers autrui est vectrice de la transmission

Cette dernière évidence d’un autrui dangereux dont il faut se protéger engendre une peur qui oblige à une mise à distance dans une logique de ségrégation. La mort symbolisée par l’autre en toute ignorance ou en toute connaissance va désagréger la qualité des relations.

Le sida est différent des autres épidémies meurtrières parce que dans l’état actuel de la connaissance:

  • L’infection n’est pas la maladie, mais l’annonce d’une maladie potentielle qui est mortelle dans des délais imprévisibles, même si les statistiques sont rassurantes quant au temps de vie qui s’allonge depuis le traitement
  • L’infection est irréversible et le séropositif sera transmetteur sa vie durant
  • L’infection passe par le sang, le sperme qui sont essentiels à la vie et à partir desquels sont édifiées l’identité, la filiation, la parenté.

Constitutifs de la personne humaine, ils deviennent dans l’imaginaire la matérialisation d’un mal invisible qui est l’emblème de la destruction sournoise qui pervertit les relations en créant une ère du soupçon mais surtout générant une grande méfiance. Si les modes de transmission sont si particuliers, c’est qu’ils obligent à reconsidérer en les contredisant le savoir traditionnel sur la contagion, la contamination, l’infection. La contagion dans l’imagerie populaire se fait par simple contact ou présence dans un même lieu, distillée par l’air respiré en commun ou l’utilisation des objets touchés. Cette idée est si fortement ancrée qu’elle a du mal à se dissiper malgré les informations de plus en plus nombreuses mises à disposition de tout le monde. Elle a d’autant plus de mal à s’estomper parce que la mort annoncée circule dans ce qui donne vie : le sang, le lait, le sperme. Ce renvoi à l’origine autorise une distorsion et porte la réflexion sur la différence des sexes, sur laquelle s’articulent des oppositions fondamentales dont la toute première s’enracine dans la désignation de l’identique et du différent soutenu par le discours scientifique. La matière première du symbolique est le corps. S’agissant de l’homosexuel, son identité sexuelle est ramenée au premier plan ainsi que son inscription dans une lignée filiative, son choix du conjoint. Sa présence en société est entachée dans son rapport à autrui par la réalité du VIH qui clive le corps « physiologiquement menacé et le corps socialement menaçant ». Mais la menace se double de son oblitération du renouvellement des populations, la perpétuation de l’espèce, parce qu’il ne rentre pas dans le cadre de la fécondité et de la procréation.

L’homme a toujours cherché à donner sens à la maladie. Son interprétation à travers sa représentation lui permet d’accéder à un niveau acceptable de compréhension. L’intrusion du mal s’édifie dans plusieurs constructions :

  • Le mal est une sanction immédiate d’une infraction à la règle avec la possibilité d’un transfert (la malédiction). Une infraction sociale entraîne un mal biologique. Il n’y a pas de culpabilité.
  • Le mal est une pénalité différée reçu en héritage quand un ascendant n’a pas eu le temps de subir la sanction (malédiction divine)
  • Le mal est incurable quand la malédiction maternelle s’abat sur le sujet
  • Le mal est une agression sorcellaire par jalousie de proches
  • Le mal est en soi par absence de force, donc d’une faiblesse du sujet en situation de vulnérabilité en contact d’un autre. S’aperçoivent les conduites ordaliques de personnes jeunes et moins jeunes dans les rapports sexuels occasionnels non protégés.

Le destin, le fatum que rien ne pourraient arrêter s’inscrivent dans les modes de pensée. Dans les temps reculés, pour circonscrire les épidémies, les sacrifices pour apaiser le courroux des Dieux et leur protection, justifiaient l’absence de contrôle de la propagation du mal. Les temps modernes laissent à chaque culture le choix de la méthode de la gestion des risques liés au sida. Ici la faute originaire est ailleurs : c’est autrui potentiellement dangereux qui est coupable. Le mal est en situation d’extériorité. Il lui est attribué la responsabilité de la contamination. Toutefois la gestion de la méthode du contrôle du risque incombe aux acteurs sociaux. Mais par quelle alternative ? Convaincre ou contraindre !

A envisager le courant de pensée qui ramène la pénalisation de la transmission à un seul partenaire, (des procès ont été intenté en ce sens), on évite de prendre en compte la dimension du consentement partagé des rapports sexuels. Certes, il est difficile dans le comportement des couples où l’un des deux est séropositif de se protéger tout le temps. Des facteurs tels l’ivresse, le don de soi le goût du risque viennent s’immiscer dans les attitudes. Cependant si la transmission par voie sexuelle est mise en avant c’est parce que la séropositivité est considérée comme une maladie alors qu’il ne s’agit que d’un état biologique. La spécificité du virus VIH se trouve dans cette transmissibilité de l’état sérologique qui peut basculer un jour dans la maladie. Le séropositif ne développe pas toujours la maladie alors qu’un partenaire contaminé par lui, le peut. Mais en droit, nul ne peut affirmer qu’il y a maladie quand il y a positivité et qu’il y ait passage assuré de la maladie. La justice peut-elle juger de l’ignorance ou la méconnaissance du risque comme délit ? Cela autoriserait la constitution d’une norme pour la vie en société. La pénalisation touche souvent les séropositifs dans les domaines du logement, du travail. Cette pénalisation de la transmission les enferme encore plus dans une exclusion sociale. Elle semble établir une ligne de partage importante entre deux types de malades. D’une part les victimes ou les innocents au banc des plaignants, d’autre part les coupables, agresseurs englués dans une culpabilité incommensurable. Mais ces victimes vont tôt ou tard endosser le manteau de la suspicion par leur mutation en transmetteurs possibles. La pénalisation ou criminalisation de la transmission par voie sexuelle du VIH est une porte d’entrée dans une régression collective de l’état de droit générant à terme une forte stigmatisation des séropositifs et des malades. Les conséquences de cet acte posé seront des accusations selon la rancune ou la haine suscitées par une rupture, véritables règlements de compte légalisés par le délit d’empoisonnement. Ne serait-il pas plus judicieux d’amener les sujets à dire eux-mêmes leur positivité ?

Quels est dans cette situation le rapport à la confidentialité et au secret médical ? Quand on sait que le test de dépistage ne doit plus se faire sans l’accord du sujet et que s’il le désire refuser de voir ses résultats et ne pas en informer son environnement. Lui seul doit en décider. Même l’emploi des mots est à surveiller : ceux qui blessent et qui tendent à exclure plus qu’à prévenir.

Le sida est un révélateur social qui oblige à réexaminer le rapport des droits de l’homme et de la santé publique. Il met en exergue les contradictions et les faiblesses de ces deux énoncés. La possibilité d’une transformation créative a permis aux homosexuels d’utiliser comme tremplin la stigmatisation dont ils étaient l’objet. Ils se sont regroupés et mis à jour des revendications dont le mariage pour tous a émergé. Cette stigmatisation leur a servi de réformateur social.

Agir dans l’intérêt d’une protection sociale n’implique pas pour autant la répression à quoi il faudrait préférer la prévention.

Les vraies questions doivent aborder la responsabilité des sujets et la solidarité du corps social, qu’il s’agisse de l’accueil des malades, (formation des personnels contre les risques de discrimination, de méfiance, de panique), qu’il s’agisse de la recherche d’alternative à l’hospitalisation, (appartement thérapeutique, hospitalisation à domicile), de l’accompagnement psychologique des séropositifs, du suivi après l’annonce dévastatrice et de la lutte contre toutes les formes d’exclusion Le seul moyen efficace est le préservatif et savoir comment s’en servir. Quelle est la réalité de son usage ? L’enquête de juin 2013 : « Les connaissances et attitudes vis-à-vis du VIH et des IST parmi les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes aux Antilles et en Guyane » montre que 98,5% savent où trouver des préservatifs masculins et que 51,1% mettraient moins de 15 minutes pour s’en procurer. Près de 42% avaient un proche qui était contaminé par le VIH ou qui était mort de sida. 47% des guadeloupéens n’accepteraient pas de vivre avec un séropositif. 55% avaient déjà fait un test de dépistage ; la raison, personne ne leur avait suggéré de le faire.

La moitié des personnes interrogées avait pratiqué une fellation avec moins de 3 hommes différents, l’autre moitié avec plus de 3 hommes différents. Près de 70% n’avaient pas utilisé de préservatifs. Les personnes expliquaient l’absence d’utilisation du préservatif car elles estimaient qu’il n’y avait pas de risque de contamination et/ou qu’elles n’y avaient pas pensé. Plus du tiers n’avait pas utilisé de préservatifs lors du dernier rapport anal parce que la confiance dans le partenaire était totale ou parce que chacun avait fait son test.

La prévention au vu des résultats du rapport devrait cibler la problématique de la fellation et sensibiliser aux risques de ce rapport amoureux ceux qui « oublient » le préservatif ou qui ont des réticences à l’utiliser : ce qui donne sens à un sentiment de toute-puissance dans le déni de la maladie (ça n’arrive qu’aux autres), le gommage de la dépravation de l’acte initial, (la sacralité de la norme), le refus de la dégradation du statut de personnes qui s’en servent, assimilés à des personnes de mauvaise vie. Ils sont dans la crainte de détruire la confiance, l’amour, le plaisir partagé. Les systèmes de représentation fonctionnent selon les mêmes règles élémentaires et ont une emprise directe sur le maniement intellectuel du fait sida et ce dans tous les pays. C’est-à-dire que les conditions de vulnérabilité sont les mêmes partout.

La prévention doit se faire sous forme d’éducation dès les classes élémentaires si on veut que les enfants se prennent en charge à l’âge adulte : éducation sexuelle, comportementale afin de mieux se prémunir. Mais on ne doit pas se cantonner aux seuls enfants : la formation et l’information concernent les personnels enseignants, administratifs de l’Education Nationale au moyen de conférences, d’ateliers de stages. La mise en place de distributeurs de préservatifs dans l’enceinte de l’école serait accepté si on réussissait à convaincre les parents de leur nécessité par le truchement d’émission radio ou télévisé courte avec un invité pour mener une discussion instructive qui répondrait aux questions envoyées par courrier. Une information stable, régulière serait une novation dans le traitement de l’information. Savoir expliquer pourquoi ces peurs sont inutiles serait une gageure. Reste à élaborer le soutien de l’entourage, ses angoisses inexprimées, ses rejets parfois, ses fantasmes, doivent trouver un lieu où se déverser dans l’anonymat par un accueil au sein d’associations. Composer avec le danger reste un défi à relever.

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