On ne naît pas criminel

Publié dans Le Progrès social n° 2496 du 22/01/2005  

Depuis quelques années l’interrogation inquiète d’une population à propos de certains crimes ne trouve pas de réponse expliquant les passages à l’acte, trop nombreux, semble t-il, renversant le socle des valeurs primordiales : enfant tuant le parent, l’homme assassinant le prêtre, l’amant ou le mari ôtant la vie de la femme.

La Guadeloupe serait-elle  tout à coup contaminée par l’agressivité ? Puisque certains pensaient que le criminel venait d’ailleurs, bandit pétri de barbarie, voleur et violeur des grands chemins. Mais le crime passionnel, mais le parricide, mais l’affrontement mortel des habitants du même quartier, qui les commettent ?

Le taux de criminalité est aujourd’hui plus faible que celui de la France qui tourne autour de 64%. Aucune comparaison ne peut être faite par rapport aux vingt dernières années à cause de l’inexistence de chiffres et d’informations.

Aux dires des aînés, la criminalité serait en accroissement ; mais il ne s’agit là que d’intuition subjective proche de la réalité mathématique. Les calculs INSEE mettent en évidence une courbe ascendante de la criminalité de 1990 (52%) à 1998 (63%) qui en 2000 s’abaisse  à (61%.) La criminalité est la somme des délits individuels ; elle comprend outre les homicides, le trafic de drogue, le terrorisme, les viols, la pédophilie, les agressions, les vols, etc…Les crimes qui la composent ne sont pas de même nature et n’ont pas la même gravité.

Quand on compare par exemple la criminalité de deux régions ou de deux pays, on ne parle que du volume sans mettre en évidence la nature des crimes. Publier un pourcentage sans entrer dans les détails ne veut pas dire grand-chose. Cependant face à cet accroissement on peut redouter que de phénomène marginal, la criminalité ne devienne un phénomène de société.

L’articulation de la criminalité et du crime s’entrevoit sur deux plans principaux : la personnalité du criminel, les facteurs de situations pré criminelles.

La personnalité de l’enfant est formée par le système d’éducation qu’il reçoit. Au sein de la famille ou dans la structure d’accueil, l’individu fait l’apprentissage d’un certain nombre de valeurs. L’effondrement des valeurs morales et/ou familiales va favoriser la délinquance juvénile générée par des carences éducatives et affectives auxquelles s’ajoutent les situations pré criminelles dangereuses par manque d’encadrement et de surveillance.

La formation de la personnalité du criminel est le résultat des perturbations subies à l’intérieur d’un milieu à caractère criminogène de la société : le milieu criminogène n’est pas forcément empreint de violence visible ; la violence morale insidieuse, produit le même effet traumatique. Quand de surcroît s’additionne une pauvreté économique et culturelle, l’inadaptation s’en trouve aggravée, comme dans le désir d’acquérir des biens de consommation à l’image des classes aisées, ne serait-ce que dans ce qui est donné à voir à l’extérieur : les vêtements, la voiture, le portable. On se les approprie en les volant.

En 2000, l’INSEE recense 1.094 vols avec violence, 4.507 cambriolages, 2.117 vols d’automobiles. Les facteurs de situations pré criminelles sont présents dans le rôle désinhibiteur que joue la prise de substance psycho active ( alcool et drogue.) La dépendance à la drogue chez un individu à problèmes autorise le passage à l’acte pour s’en procurer. Le rapport à la loi s’efface chez les jeunes délinquants parce que les actes sont souvent «   normalisés » par la famille, non sanctionnés légalement voire encouragés par la défense d’un avocat contribuant à nier la réalité. Ces faits constituent une porte d’accès à l’escalade de l’agressivité qui éclate de plus en plus au sein des  établissements scolaires, en plein jour, posant la question fondamentale du respect de l’autre.

La tendance à banaliser médiatiquement le crime lui-même ( surtout en cas de légitime défense), ou à en parler très souvent sans le désapprouver occasionnent chez les sujets fragiles une vision positive du comportement anti-social. Cela relève de la responsabilité de chacun.

Comment et pourquoi bascule t-on dans le crime ?

Les notions de mort, de violence et de tendances criminelles existent très tôt chez les enfants même normaux. Elles se cantonnent aux fantasmes qui favorisent la mise en scène d’un certain nombre d’actes dans l’imaginaire ; actes interdits ou non réalisables dans la réalité extérieure. Une activité mentale saine se nourrit de fantasmes dont les fantasmes de mort concernant l’individu lui-même ( fantasmes d’auto destruction et de suicide) et concernant autrui ( fantasmes de meurtre.) Quand il y a crime, l’individu se trouve dans l’agir et dans la mise en acte du fantasme. Il est dans la faillite de l’intégration de l’interdit. La loi est transgressée et donc déniée, elle qui assigne au sujet une place avec ses droits et ses devoirs, elle qui relève du langage assurant la transmission culturelle et transgénérationnelle, elle qui régit les rapports entre les individus, elle qui donne des repères individuels et collectifs. La loi délimite le champ du crime par delà le bien et le mal.

Les crimes les plus fréquents sont : le crime impulsif, le crime passionnel, le crime dépressif, et le crime psychotique délirant ou non ( dû à une maladie mentale grave.)

Le crime impulsif intervient lors d’un conflit ou d’une dispute ayant pour base un gain matériel( argent, bijoux, héritage) ou d’une rivalité afin d’asseoir une domination ( guerre des bandes) ou d’une vengeance( humiliation) ou d’une haine de voisinage( problèmes de clôture, de bornes.) Ces actes sont commis par des personnes traversant des crises existentielles ou familiales ou sociales. Dans l’impossibilité d’exprimer ce qu’elles pensent ou désirent des autres, elles remplacent la pensée et le langage par une action du comportement et du corps. L’acte violent a comme objectif d’atteindre l’autre sans avoir à dévoiler ses pensées. Ce mouvement destructeur sert à masquer et à dire par des moyens détournés l’atteinte grave du fonctionnement mental à travers la détérioration de l’expression normale.

Le crime passionnel peut être lié à l’utilité : afin d’être libéré, le criminel prépare son geste avec soin ( préméditation) et taraudé par les idées obsédantes de destruction du conjoint, il n’entrevoit aucune autre possibilité de séparation. Le passage à l’acte se fait à froid. Il peut aussi être lié à la passion : confusion d’amour et de haine dont la volonté  d’auto punition et de justice s’entrevoit dans le suicide qui suit le passage à l’acte. Le meurtrier ressent de la dévalorisation( bon à rien, même pas capable d’être aimé pense t-il) à laquelle s’ajoute une image négative de soi. En butte à la peur du ridicule, il est habité par la vanité. Le sentiment d’injustice( je lui ai tant donné, je faisais tout pour elle) fait vivre la jalousie (elle n’appartiendra à personne.)  Il y a abondance de signes dépressifs avec une forte angoisse d’abandon. Dans ce climat de tension émotionnelle, la victime constitue un danger, elle devient responsable d’une immense souffrance. Un état de conscience modifié, un jour une parole malheureuse, un geste anodin déclenchent le drame.

Le crime dépressif a comme caractéristique une espèce de bienveillance de la part de son auteur. Il entraîne dans la mort ses proches dans un moment de grande détresse mélancolique masquée par une agitation ou de la colère chez l’Antillais. Femme et enfant deviennent le prolongement de lui-même dans une fusion régressive. Avant le passage à l’acte, il avait déjà attenté à sa vie : suicide/appel au secours non entendu ou non compris.

Le crime psychotique délirant ou non est perpétré par un malade mental soigné ou non en psychiatrie. Sous l’effet d’un bouleversement mental le monde apparaît étrange ; confus et angoissé il perçoit mal ce qui se passe autour de lui. Sa conviction délirante fait naître la certitude d’une menace, d’une situation de danger. Il réagit en neutralisant la cause : c’est l’élimination de l’agresseur supposé. Des voix peuvent lui ordonner de tuer. Le malade incapable d’expliquer son acte agit dans un état second quelquefois.

Chaque criminel a une motivation qui donne sens à l’acte. Chez certains, les échecs, les frustrations mal digérées occasionnent des brisures, des déchirures internes insupportables. Une circonstance, un évènement serviront de déclencheur à une agressivité enfouie depuis des années, faisant surgir d’une mémoire douloureuse une tension telle, qu’aucune maîtrise de la volonté meurtrière n’est possible ; le juge moral individuel tapi dans la conscience ne peut contrecarrer la pulsion de mort. Ces personnes glissent d’un monde où un choix était possible à un autre monde où il n’existe que des nécessités.

Il faut distinguer le criminel qui éprouve une culpabilité diffuse après l’acte de celui qui ne témoigne pas de culpabilité, personnalité narcissique, dans l’acte de transgression pure. Le premier se sent soulagé par la sanction et le rappel de l’existence de la loi, le second s’enferme dans une haine de soi mise en actes, n’ayant intériorisé aucun interdit. Chez nombre de criminels, les pulsions de mort investies sur soi se déversent sur la victime de manière sauvage. En tuant l’autre, on se tue aussi symboliquement.

On ne naît pas criminel. Certaines causes de l’agressivité proviennent de situation de crises et de souffrances psychologiques( violences familiales, agression, exclusion, carences éducatives, etc.). Les facteurs sont donc essentiellement psychosociologiques mis à part les troubles mentaux.

La prévention consisterait à agir sur les milieux à risque en proposant une aide éducative aux familles les plus carencées. Elle prendrait aussi l’école pour cible dans une volonté d’inculquer un certain savoir(moral, intellectuel) en évitant l’exclusion. Les vols, les cambriolages, les agressions sont commis par des personnes ayant un faible niveau d’instruction. La prison pourrait être le lieu d’apprentissage même de la loi et du droit afin de prévenir les récidives. Mais il ne suffit pas d’apprendre la loi aux personnes, faudrait-il encore leur démontrer l’intérêt qu’elle peut représenter pour elles.

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