Noël en famille

La tradition, dans les temps reculés, admettait que les personnes seules ou en groupe laissent une maison pour fêter dans une autre. Les portes ouvertes accueillaient parents, voisins et amis qui trinquaient, dégustaient un morceau de jambon pimenté, du boudin noir, des petits pâtés, arrosés de punch au coco ou de shrubb. Les chants et les cris des buveurs animaient la nuit, forçaient les couches tôt à se lever du lit. Si d’aventure ils se mettaient à la fenêtre, obligation était d’ouvrir les volets et de servir une rasade aux gosiers secs. Les déplacements se faisaient à pied, dans un rayon restreint. Les automobilistes étaient d’une grande prudence : ils dormaient dans les véhicules sur les bords des chemins. Le nombre de voitures n’atteignait pas encore le volume actuel de ces engins qui créent des embouteillages monstres à cause de l’achat de cadeaux dans la zone industrielle chaque après-midi depuis la mi-décembre jusqu’au jour de Noël. Les familles bourgeoises restaient chez elles grignotant des amuses gueules en attendant la messe de minuit.

Après la naissance du Christ, les libations pouvaient commencer. Leur maison familiale s’emplissait de trois générations. La crèche et le sapin créole, coupé dans le filao, des grands-parents étaient des endroits fréquentés par le petit jésus et le père Noël. Ce dernier n’arrivait qu’après que les enfants soient couchés. Selon la catégorie sociale, la fête se déroulait de manière différente. Les repas pour les plus nantis, d’ethnie différente, comprenaient déjà des huîtres, la dinde au marron, la bisque d’écrevisse et la bûche. Les pois d’angole rappelant le lieu d’habitation étaient présentés comme met exotique, accompagné de riz. A la campagne, le boudin trônait en entrée surtout que l’abattage du cochon était fait sur place, une partie vendue et l’autre servant à nourrir la maisonnée. Les parties grasses étaient salées et serviraient à la préparation du plat de bananes vertes et de choux quelques semaines plus tard. Les boyaux utilisés pour le boudin, les pattes pour la soupe, la tête pour le pâté, la viande pour le ragoût mettaient l’animal au centre du met rituel. La table était le support des choses à grignoter où se côtoyaient les boissons de ce moment festif : rhum, sirop de groseille, punch au coco, shrubb, anis rose, anis vert, vert vert. (Grâce à l’anis rose dégusté pour la première fois par un homme venu d’ailleurs, une rencontre s’est concrétisée. Il se rendait chaque soir depuis Noël chez la demoiselle pour en avaler un petit verre. La griserie aidant, les mots ont pu surgir de la bouche intimidée.) Les mets principaux restaient dans la cuisine et chaque arrivant était servi selon son appétit. La dégustation de l’igname en bas bon, des pois d’angole, du ragoût de cochon gardés au chaud flattait cette offrande spontanée. Le dessert prisé, plus que la bûche pâtissière, restait le gâteau/chodo ou la confiture de patate douce.

Certains n’avaient pas grand-chose sur le plan économique, même pas de sapin filao, mais tenaient à partager cet instant avec tout passant. La générosité tendait au bout d’un bras venu du dehors une bouteille de mousseux à rafraîchir. Celui-là restait un moment, le temps d’y tremper ses lèvres et de lever un verre à la naissance d’un enfant célébrée partout dans le monde. Les humains ont au moins cela en commun : la foi. Pour ne pas être en reste, les non croyants adoptent cette pratique festive avec comme emblème le sapin seul sans crèche, qui permet de distribuer les cadeaux aux enfants et maintenir vivace leur croyance apprise à l’école. Sans cheminée ni neige le père Noël parvient à affronter la chaleur des tropiques, lui un homme du froid. Tout est possible quand il s’agit de l’émerveillement d’un tout petit. Des enfants dont les parents n’avaient pas de moyens suffisants se passaient de cadeaux. La croix rouge ni les mairies n’avaient pas encore compensé ce manque dans une région en voie de développement. L’école ne donnait rien en ce temps-là aux plus démunis. Aucune plainte ne fusait, aucune agressivité non plus face aux belles poupées blondes apportées par le père Noël et mis dans les souliers de leurs petites camarades. 

L’augmentation du pouvoir d’achat facilitée par les sept glorieuses, a modifié quelque peu la tradition du met rituel. A la ville surtout, la dinde au marron avait supplanté le ragoût de cochon dans toutes les catégories sociales. Le jambon sec fumé, salé, venant de France gardait sa place, se conservait à l’air. Chacun pouvait à sa guise y découper une tranche. L’os rentrait dans la composition de la soupe de légumes ou parfumait les lentilles ou les haricots rouge comme antan. Mais les bourrides d’huîtres, de moules, les sapins norvégiens en absence de la touffeur du climat pourraient faire croire à un déplacement de pays. La nourriture importée primait comme pour prouver une augmentation du pouvoir d’achat et une mise à niveau à l’échelle d’une classe enviée. Puis la revendication identitaire a réveillé les consciences et promotionné les produits locaux. Des fabriques antillaises ont inondé le marché de jambons avec ou sans os, salés, pimentés à conserver au frais. La concurrence européenne aux prix plus bas s’est alignée sur le standard séduisant le porte-monnaie de la ménagère.

Le monde a changé sans que l‘on se retrouve la tête en bas. Il s’est transformé subrepticement. La nourriture mondiale emplie les énormes bacs de produits congelés des grandes surfaces commerciales. Le Japon, la Chine, le Pacifique, les Etats-Unis, l’Extrême orient, la Russie, etc. permettent un tour du monde culinaire en restant dans l’île. Un miracle de la modernité. Les palais s’adaptent ; ils acceptent le rôle de déversoir des surplus et des bas morceaux. Un peu comme à l’époque de la colonie où le pâté, le saucisson, le corned-beef, les queues et groins de porc et la morue salée et séchée était uniquement préparés pour l’exportation. Les moyens de conservation se réduisaient au sel et à la boîte en fer-blanc.

Aujourd’hui les congélateurs autorisent un voisinage hétéroclite. La langouste contemple le boudin et le jambon créole en entrée et la dinde, le saumon et le cochon pays se touchent presque sur la table. L’igname et les pois d’angole se déguisent dans de la belle vaisselle. Il yen a pour tous les goûts. Ce qui a surtout changé réside dans la nouvelle manière de vivre avec ses environnements. Le Noël familial n’est plus fait de rencontres autour de la table de façon spontanée. Les portes sont fermées et l’habitat se terre derrière des portails électriques avec interphone quelque fois dotés d’une caméra. La surprise est examinée à son insu. Sans coup de téléphone précédent la visite, le portail a peu de chance de s’ouvrir. Aucune spontanéité n’est possible. Le monde a peur ; il craint d’être agressé, volé, dépouillé.

Est arrivée l’ère de la suspicion. Une dame raconte qu’en revenant de la messe de minuit, sa famille a trouvé la maison sens dessus/dessous et toutes les victuailles mangées. « Est-ce une raison pour ne point inviter la parentèle ? » « Ce sont toujours les mêmes qui dépensent et préparent. Personne ne rend les invitations ! » Alors la fête de Noël est devenue un jour quotidien au repas amélioré où les adolescents s’ennuient ne pouvant pas aller chez le copain au groupe restreint et avare de mots. Ils communiquent  par le biais de l’ordinateur ou se donnent rendez-vous dans la rue d’à coté, MP3 aux oreilles ou portable sur un muret à consulter les blogs pourvoyeurs de pensées désabusées. Les célibataires se contentent des bars et des restaurants entre amis, réunissant leur solitude, privés de cette famille qui n’a plus envie de débarrasser un couvert de plus et de le mettre dans le lave-vaisselle. La route est à risque, mieux vaut ne pas l’emprunter. L’ivresse conduit à la déraison. 

Sans pessimisme aucun, quel est votre programme de Noël ? 

Joyeux Noël à tous.

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