Mi mas

Publié dans Le Progrès social n° 2498 du 05/02/2005  

Le premier dimanche du mois de janvier amène les mas. Ils s’étalent dans la rue, poursuivent les enfants, arrêtent les voitures, marchent dans les pas du promeneur, mettant en relief le renforcement des rapports sociaux. La population sollicitée, interpellée, participe au désordre. Rien n’est codifié, la ville appartient au mas et personne ne pourrait contester cet état de démantèlement de l’ordre. Il s’agit de désordre : ce mot s’accroche à la notion de folie comme impossibilité à contenir, à canaliser, à ordonnancer, il se complaît dans la démesure. Une démesure acceptée et qui permet d’évaluer la cohésion du groupe. A bien y regarder, c’est une communication dans la rencontre des gens avec un besoin de fête populaire dont l’objectif est non seulement l’évacuation des tensions mais aussi la démonstration d’une capacité intérieure de faire la fête. La fête est un évènement vécu, une machine à domestiquer le temps dans la fusion du passé et du présent affirmant une continuité : la permanence du mas à fwèt révèle une évidence. Le fouet dans la main de celui qui l’a subi est un mécanisme de défense qui permet de résoudre le conflit psychologique interne en s’identifiant à l’agresseur, reprenant à son compte en le reproduisant un pouvoir ne serait-ce qu’imaginaire. L’inversion du rôle a une portée thérapeutique ( dans le sens d’évacuation de la tension.)

La fête est aussi rite de passage : le franchissement des saisons est toujours accompagné de pratiques magiques visant à lutter contre les esprits du mal ; elles se traduisent par le bruit des pétards, des tambours, des clochettes, des masques. Leur signification va bien au-delà de la dérision et de la parodie. La morale religieuse n’est pas en reste. A peine le soleil couché (aujourd’hui  en plein jour ) les mas a lanmô rappellent le combat entre le vice et la vertu, la condamnation de la jouissance, du plaisir de la chair, des débordements de la liberté, des débridements des sens, le risque du jugement dernier où le corps périra dans les flammes de l’enfer.

La fête s’étale de dimanche en dimanche, de défilés spontanés des écoliers en course groupée des lycéens jusqu’au vidé du mercredi des Cendres. C’est la combinaison de la forme et du fond qui détermine le sens particulier du carnaval alliant sa nécessité vitale à la spécificité de la fête. Ainsi il autorise le changement de rôle et de statut : le pauvre se pare de riches vêtements ; il choisit sa classe sociale, donne libre cours à l’extériorisation de ses aspirations profondes. Il  autorise l’accès à un rang porteur de prestige : la reine par exemple. Ce sont là des rites d’inversion et de retournement qui gratifient l’amour propre en nourrissant l’illusion d’un jour,  véritable éprouvé émotionnel ayant pour but une reconstruction narcissique.

L’objectif primordial de cette fête se trouve dans la nécessité psychique de rompre avec des normes fixes et préétablies de travail et de comportement. Le rite d’inversion des rôles sociaux et culturels consiste à transgresser la règle, à imposer des modèles qui prennent le contre-pied des normes habituelles. Il signale en même temps que le trouble de l’ordre, la situation d’anarchie, démontre par l’absurde que la société a besoin d’un ordre permanent.

La rue accueille le carnaval ethnographique représentant les activités agricoles telles qu’elles se présentaient dans le passé, le carnaval politique en rapport avec les questions relevant de la politique locale, le carnaval philologique avec la tentative de faire renaître d’anciens mas et de vieilles mascarades. Cette forme ci souligne la quête d’authenticité par la conformité à la tradition, sorte de résistance à l’assimilation qui a pour but d’établir et de légitimer les frontières sociales et symboliques à l’intérieur desquelles les groupes se reconnaissent comme distincts et distinguables. La recherche d’authenticité est une continuité dans laquelle tout changement est intentionnellement banni. D’un autre côté la quête identitaire  balise la quête des origines qui n’a rien à voir avec le passé de la ville, mais une volonté de renouer avec des traditions mythiques, attitude/type d’une population qui se sent sourdement menacée dans son identité mais aussi dans ses conditions de vie par une expansion économique et immobilière qui a tout submergé.

Le carnaval spontané mais organisé avec un thème outsider a épousé sur la Basse-Terre la figure marginale du Mouvement Culturel VOUKOUM. Ici se déploie une contre société. Alors que la pavane est en route, se livrant à des actions voukoum déambule ne suivant pas le chemin tracé. Le carnaval retrouve ici les dimensions originelles de l’usage du mas, du côté de l’anarchie et de la créativité ; un carnaval comme exutoire et comme contre-société, avec un statut, un programme annuel, donc pas d’impulsivité : le carnaval n’est qu’une activité dans la multiplicité des projets de Voukoum qui ne cesse de démontrer que «  tout développement vital passe par le chaos », sans omettre qu’il peut aussi servir la contestation.

La liesse collective a une fonction d’exaltation de la sociabilité. La fête traditionnelle unissait toute la communauté dans la célébration. Mais les lundi et Mardi-gras sont devenus des activités de parade ; une socialisation en quelque sorte du carnaval où la lutte ouverte à l’intérieur des couches sociales s’exprime dans le concours/compétition ; les plus nantis bénéficiant de la sélection par le prix du costume, défilent, regardés par les spectateurs moins privilégiés. Quant aux danseurs conscients de leur responsabilité peuvent-ils s’amuser quand l’émotion touche l’orgueil et la satisfaction ? La rigueur et la discipline du groupe procèdent à l’organisation du carnaval qui change en parade/spectacle le défilé superbe, riche en couleur et en matière, au passage duquel on applaudit. La question est de savoir si le tourisme a modifié le rapport de la population aux traditions festives. Les représentations rituelles habitent si fortement les acteurs qu’ils ont beaucoup de difficultés à sortir du modèle compétitif pour commencer la fête.

Le mercredi des Cendres bénéficie des libations contenues du Mardi gras. La mascarade occupe la rue ; la bousculade n’occasionne ni blessures, ni malaises. Aucun décuplement de forces policières. Les corps sautent, dansent, les chants s’entremêlent. La fête retrouve ses significations multiples : la valeur de la socialité, la participation à la dimension du rite, l’évasion du quotidien, la sensation des limites corporelles, le gommage de la souffrance symbolique.

Le carnaval surgit comme réponse aux changements ordinaires de la vie individuelle et collective, récupérant le temps des origines mythiques en annonçant l’événement d’une époque de régénération( jamais des phénomènes « d’exorcismes  et de purifications » n’avaient été autant entrevus que dans le défilé nocturne du lundi gras 2004 comme pour chasser les mauvais esprits.) Il assure le maintien de la réalité du point de vue de la dynamique culturelle et contient la violence à travers le renversement des rôles agissant comme un psychodrame. Le pouvoir est banalisé ou ridiculisé, il est descendu de son piédestal. L’effet libératoire est partagé avec la foule

Mais où est passée la biguine vidé qui ponctuait toutes les sorties carnavalesques, refrain chanté à l’unisson  reliant magiquement ce qui était dit, ce qui était fait. La musique d’une année l’autre ravivait les souvenirs de mains enlacées, d’échanges furtifs de baisers, de corps collés/serrés, de rencontres éphémères ou durables. Où est passé le leitmotiv de cet instant qui mettait en attente la prochaine annonce de : mas mi mas.

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