L’enfant et le carnaval

Publié dans Le Progrès social n°2599 du 10/02/2007

«  N’oublies pas mon biberon maman ! » Le petit déguisé en pomme cannelle surveille d’un œil intéressé la préparation du sac où l’eau a déjà trouvé sa place au côté des biscuits et de la compote de pomme. Il a quatre ans. Pour la première fois il sort avec le groupe, il en est fier. Il sera devant avec sa cousine dont le déguisement carambole est en harmonie avec le vert de sa tenue. Il trépigne d’impatience, de joie. Mais un biberon c’est quand même important.

Depuis le mois de novembre, la couturière a pris ses mesures, lui a montré le tissu et le fruit qu’il devra offrir à l’admiration de la foule. Elle a ouvert un beau livre d’images devant ses yeux pétillants de curiosité. La sapotille n’était pas mal non plus, il ne la connaissait pas. Il a aperçu sur une page la banane : celle-là lui était familière. Les essayages le mercredi, il y en eut deux, étaient déjà une féerie. Des personnes fleurs et fruits, de toutes les grandeurs passaient devant le miroir de la grande pièce, gloussaient, se regardaient, pivotaient. Anaelle de son école lui avait souri : une bien jolie rose. A son tour il enfilait son costume épinglé à certains endroits, précautionneusement ; maman y veillait.

Ecarter les bras, les lever, avancer, reculer ; puis venait le chapeau retenu par un élastique, les chaussures, les siennes pourtant, qu’il ne reconnaissait plus recouvertes du tissu pomme cannelle. Le miroir le regardait l’air de dire : «  Tu es beau. » Allait-il lui dire merci comme on le lui avait appris ? « Les gens qui parlent aux choses sont fous. » Il avait entendu cette phrase quelque part, mais où ? Il avait oublié. Bon. Il a dit merci au miroir mais dans son cœur. Personne ne le saurait.

Aux vacances de Noël, il avait accompagné ses parents trois fois par semaine le long des sentiers, marchant entre eux deux, découvrant de près l’herbe guinée égratigneuse de jambes, les cousins collants aux chaussettes et aux chaussures de sport. La douche puis le massage lui inscrivaient le corps dans sa tête. Il sentait ses muscles. La répétition au local du groupe en musique, cadençait les pas, main dans la main de sa cousine. Regarder droit devant et sourire. Toujours sourire.

Aujourd’hui c’est Mardi Gras, un grand jour. Il n’en pouvait plus de dormir. « Je me suis assis à table en même temps que mes parents. » En jouant avec les robots, il pensait au long parcours à travers les rues de la ville. L’itinéraire lui avait été montré sur un plan, puis assis à l’arrière de la voiture. Les gens seront aux balcons, aux fenêtres, sur les trottoirs, partout. Ils applaudiront.

Ce Mardi Gras est différent des carnavals de la maternelle quand les maîtresses guidaient les pas vers un pâté de maison dont le tour sans musique était vite fait. Seules quelques mères contemplaient leurs enfants. Mais tout à l’heure, il prendrait son premier bain de foule. Il savait à l’avance qu’il ne réclamerait pas à boire : il tiendrait jusqu’au bout. De toute façon il avait vidé sa vessie ; il ne demanderait rien. La surprise vraiment grande en descendant de voiture a été la vision du coq, les pattes attachées et tenues par la mort. Le repli et l’agrippement à la cuisse du père ont modéré l’ardeur à se mettre en position de départ. La main de la cousine glissée dans la sienne a dissipé la peur.

Depuis la crèche, les enfants participent à cet évènement culturel. Quelques mois d’existence, dès qu’ils tiennent sur leurs jambes, suffisent à l’entraînement de cet éveil particulier. Leurs sens sont aux aguets : les couleurs, le bruit, la marche rythmée, la découverte des visages grimés des autres, l’atmosphère de la fête, les réjouissent. Ceux qui sont constamment en voiture, sans promenade à pied ni jardin où s’ébattre, ne jouent pas les traîne-savates pour autant. Ils comprennent intuitivement qu’il vaut mieux s’aligner sur le groupe, s’y intégrer. Puis le goûter et la danse récompensent l’effort. Les photos où chacun tente de s’identifier aident à mémoriser cet instant de joie collective. Ils en parlent des semaines durant, à leur manière, quand une image ravive le souvenir.

Cet exercice d’un groupe de touts petits défilant, a l’avantage de révéler des caractéristiques non visibles lors de la vie collective. D’abord la posture de l’enfant par rapport à son costume un peu plus lourd que d’habitude, insolite, puis le déplacement de son corps donc de la conscience de ce corps, ensuite, sa possibilité d’intégration à un groupe allant à une cadence déterminée, enfin sa capacité d’endurance. Même le pouce dans la bouche, il avance sans rechigner.

L’espace ludique permet d’apercevoir l’esprit de domination de quelques-uns uns qui chassent de la cabane ou de la balançoire, mordant, griffant ou giflant les moins hardis. Le défilé groupé annule ce comportement agressif dans la mesure où la place désignée n’autorise ni dépassement, ni bousculade. L’ordre obligatoire fait intervenir la notion de distance, de proximité, d’acceptation de l’espace occupé, du fait de l’assignement à une place.

On sait que les enfants à qui on ne donne pas de limites ont une moindre tolérance à la frustration. Le test à l’effort se mesure à l’absence de plaintes, de caprices, de pleurs, d’arrêts démobilisant pour le groupe. La possibilité d’assumer l’imprévu, faisant fi de cette position de toute-puissance, actualisée par le mode d’éducation des parents, prouve que l’apprentissage de la socialisation passe aussi par le carnaval.

La discipline est un concept qui s’apprend tant par l’inculcation que par l’observation. Le mimétisme procède de la volonté de ressembler au plus grand ou au plus puissant. Celui qui sert de modèle est un exemple à suivre qu’il soit d’origine familiale ou choisi à l’extérieur. La moquerie est réservée au plus faible ou au moins performant. La notion de plaisir partagée, du point de vue du reçu et du donné, les regards émerveillés des parents, la séduction des petits, impriment la première marque d’une relation gratifiante. Se mirer dans les yeux d’autrui flatte le narcissisme naissant, remplit de satisfaction la quête d’amour.

A l’adolescence, quand l’esprit de contradiction habite chaque recoin de la pensée, le corps exprime, avec violence ( contorsions et frétillements obscènes) le refus de la sociabilité, de la morale bourgeoise, de la sévérité du dogme religieux. Il défie l’espace, se donne à voir : il devient le support de la transgression des interdits.

Même emprisonné dans un groupe, il se distingue par la fureur d’un défoulement remarqué. Le fouet claque lancé par une main rageuse : expression du dedans mal contenue. Plus besoin de parent accompagnateur ; l’illusion de la pleine liberté emplit d’orgueil ce moment de désordre et de contestation.

Etre le maître au fouet, le faire entendre, démontrer la maîtrise de sa pratique, et se prendre à penser à dominer le monde. Petit ou grand, mince ou enrobé, le physique importe peu au Mas : il divertit, il se divertit. L’interaction avec la population est une expérience renouvelée chaque année à date fixe : un rendez-vous d’amour en quelque sorte. Il a franchi l’obstacle de la crainte. Masqué ou à visage découvert, il brave l’opinion publique, mettant à nu ses imperfections. Le seul fait de les donner à voir, conditionne l’acceptation de soi ; c’est-à-dire que l’estime de soi emprunte un détour, passe par autrui et s’origine de manière positive dans ce corps souvent mal-aimé. Le processus est à l’œuvre dans la régulation du stress. Le voile du doute est légèrement levé.

La jeune fille à la perfection plastique rêvée sait qu’elle suscite l’envie. Bien en évidence, elle se détache du groupe représentant l’excellence de par le costume ou la beauté. On pourrait la croire vaniteuse. Elle tente de surmonter l’anxiété qui la taraude. Ne point trébucher, porter ces kilos d’oiseau de feu en tenant la posture, les bras écartés, jusqu’au bout. Timide ou non, la conscience d’être l’image de marque de ceux qui suivent la stigmatise. Les talons hauts portés sans trace de souffrance, les coiffures pesantes, les lourds déguisements disent la force de la ténacité des adolescents durant le carnaval.

Une dimension nouvelle, celle de l’appartenance, tisse des liens d’année en année à travers le rituel d’enduisage du roucou ( les Mas Caraïbes), de la suie ( les Mas à congo.) Le corps est touché, transformé par l’habileté des doigts. Ensuite la baignade en groupe, reprise de l’apparence normale, renforce l’identité culturelle.

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