Le deuil collectif

Publié dans Le Progrès social n° 2526 du 27/08/2005

Mardi 16 août l’information tombe comme un couperet : un avion colombien venant de Panama s’est écrasé au Venezuela. Le crash a fait 152 victimes en majorité martiniquaises, augmenté des 7 membres d’équipage ; 159 morts.

Le choc émotionnel est trop fort, chacun se regarde incrédule ; l’île sœur proche par les épousailles, les échanges, les gestes de solidarité vient d’être touchée en plein cœur : des familles entières amputées de plusieurs de leurs membres. La précipitation vers le téléphone se veut rassurante. On affermit sa voix et s’enquiert auprès de ses amis de leur distance affective avec l’accident. Après la Martinique c’est au tour des connaissances martiniquaises vivant ici d’être assurées d’une participation à leur peine. La Guadeloupe s’autorise à avoir la gorge nouée, elle contient ses larmes.

Une dame interviewée  dit : « Comment faire avec ça, la Martinique n’a pas l’habitude… » Non, on ne s’habitue pas à la mort collective et brutale. Les souvenirs affluent à travers les chuchotis téléphoniques : Deshaies 1962, Matouba 1968. Des manques insuffisamment comblés. Les moyens mis en œuvre aujourd’hui n’existaient pas et seuls les proches avaient partagé la douleur. Aucune parole libératoire ne s’était exprimée devant les «  psys. » La patine du temps a permis l’oubli que l’écho douloureux venant de la Martinique abolit.

Il est de coutume de compatir au malheur du voisin, de l’accompagner afin qu’il ne se sente pas seul et désemparé. Il y puise du réconfort. Venu de France les condoléances et le soutien assuré du Président de la République représentant la population de tous les départements a permis aux familles de savoir qu’une pensée nationale s’associait à leur détresse. C’était aussi important que la présence des élus et du ministre de l’Outre-Mer ayant fait le déplacement, de personnes anonymes mêlées dans cette foule digne et pathétique, lors de la prière à l’aéroport du Lamentin. Le ministre distribuait baisers, gestes d’affection et mots de réconfort. L’assurance que ce deuil collectif serait un deuil national correspondait à un rite d’apaisement immédiat.

Souffrir seul est excessivement déprimant. Quand il y a partage donc reconnaissance de cette souffrance la volonté de lutter contre l’envahissement des pensées morbides se met en marche et empêche l’arrêt du raisonnement intellectuel.

La mort lointaine sans vision du corps est quasi surréaliste d’autant plus qu’elle est soudaine. La réaction première est le refus d’y croire, refus de croire que son parent se trouvait dans cet avion là. L’impact émotionnel opère un retrait de la personne : « il ne s’agit pas de moi » à telle enseigne qu’une indifférence totale envers l’évènement étonne l’entourage.

La démarche collective de la prière des morts dans un lieu semblable à celui où le dernier contact avec la terre reliait les victimes au monde des vivants a fait affluer la réalité. Tous ensemble unis face à la mort. Aucun reniement n’est possible. Les instances politiques locales et nationales, leur présence, balise le doute de la veille. La solidarité des autorités par delà leur divergence de vue assurent de prendre en main les démarches administratives et d’organiser le voyage/pèlerinage des familles vers le Venezuela où l’identification des corps par des spécialistes a commencé. Chacun espère secrètement revenir avec les cercueils des parents comme pour un accompagnement avant l’installation dans la chapelle ardente, certains ayant perdu sœur, belle-sœur et neveu. Une espérance d’intimité. Le fait de ce voyage rapproche de ces corps gisants solitaires sans personne pour les veiller : ils n’ont pour compagnie que les autres morts.

Après la phase d’abattement, puis d’excitation du voyage au Venezuela, la douleur submerge. Cette attente ronge, scotomise toute organisation, tout projet. La seule activité possible est de recevoir les parents et les amis venus en visite de compassion et de partage de peine en ces jours pénibles et interminables. La solitude est à proscrire chez les proches des défunts. Echanger des bribes d’informations avec les autres endeuillés de la commune, raconter et montrer des morceaux de vie : constater l’absence. Les communes du Saint-Esprit du François, de Ducos ont perdu beaucoup d’administrés. Le vide est palpable. Le malheur rapproche. Le monde entier a appris la catastrophe. Le match France/Côte d’Ivoire n’a débuté qu’après une minute de silence en hommage aux morts de la Martinique. Encore un peu de baume lénifiant.

Au jour du troisième jour, l’inquiétude est à son comble. La veillée sera-t-elle collective ? Aura-t-on le temps d’identifier chaque victime afin de se serrer les coudes en même temps ? Et la prière des morts peut-on la commencer tout de suite ? Le crash bouleverse la coutume, déstabilise les croyances, désoriente les esprits.

La mort individuelle est l’affaire d’un petit groupe familial. La concertation, les prises de décisions font du « Maître du mort » le personnage le plus important du moment. Il peut dénombrer ceux qui viennent par amitié, juger de la côte d’amour du décédé.

Quand dans une commune, chaque quartier a un ou plusieurs membres à pleurer, la confusion des sentiments prend tournure de mal-être. Quel choix d’enterrement va orienter les pas vers les innombrables « bonnes personnes » autant appréciées les unes que les autres ? Suivre un défunt jusqu’à sa dernière demeure compte. Les « maîtres du mort » sont trop nombreux, ils ne sentiront pas suffisamment l’intérêt qu’on leur porte.

L’abolition du sujet dans une foule endeuillée, la déshumanisation cérémonielle font pressentir que le deuil collectif est un deuil difficile à faire.

L’absence de corps ne permet pas la dernière caresse, celle où le « ce n’est qu’un au revoir » ne correspond à aucune promesse de rencontre immédiate, mais autorise à murmurer le regret d’un départ en fermant les yeux ouverts sur la vie toujours trop tôt ravie. Les ruminations mentales en cette circonstance de corps meurtris sans vêtements de cérémonie, blessés, nus, et ceux qui se sont rendus sur les lieux de la tragédie en hélicoptère  (l’atrocité de la vision) savent qu’il ne faudrait pas s’attendre au retour de tous les corps, empêchent à l‘inconscient d’accepter la réalité de la mort. Les victimes deviennent des disparus capables d’un possible surgissement. Le deuil pathologique assortit du stress post traumatique (contre coup de catastrophes) fera obligation à la famille souffrante d’avoir un suivi psychologique à moyen ou à long terme. L’effondrement psychique lié à la disparition d’un parent privé de sépulture est à redouter

Il serait souhaitable que les personnes candidates à ces vacances au Panama et qui pour une raison quelconque n’ont pas pu partir, puisse se défaire du «  syndrome du survivant », comme ce fils dont la mère a pris la place au dernier moment, en demandant une aide psychologique afin d’évacuer la culpabilité : « Elle est morte et je suis vivant. Elle s’est sacrifiée. »

La détresse n’est jamais simple ; hormis la douleur de l’improbable deuil, les familles auront à gérer le coût de ce crash (perte de parents nourriciers, héritage, dettes) sans espoir d’une réparation immédiate (affective, sociale, financière).

La mobilisation des « psys » et la vaste opération de débriefing ( prise en charge du stress post traumatique) est insuffisante vu les caractéristiques de la tragédie. L’accompagnement psychologique des familles doit s’organiser dans le temps pour un mieux-être futur. Des mois voire des années plus tard des troubles apparaissent quand aucune parole n’a expurgé un tel évènement.

            Le malheur se partage autant que le deuil. Le jour des enterrements il faudrait que les voitures de la Guadeloupe en guise de solidarité portent un ruban noir.

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