La violence ordinaire

Publié dans Le Progrès social n°2612 du 12/05/2007

Plusieurs faits violents se sont succédés durant une période très courte : un septuagénaire grièvement blessé par des individus tentant de lui voler son scooter, un jeune homme frappé mortellement dans une cité avec des ciseaux, un gamin tué par son cousin et voisin, adolescents d’âge quasi identique. La vie semble n’avoir aucune importance. Elle peut être retirée pour des mobiles futiles, d’apparence anodine : un refus, une parole d’opposition, une résistance.

Ces passages à l’acte adviennent dans des situations de frustration. Pour l’agresseur drapé dans son omnipotence, il est hors de question de ne pas se plier à son diktat, d’échapper au   « Quand je veux, comme je veux. » Il est le dominant ne supportant aucune remarque de désapprobation, aucune contestation. Il frappe les sujets comme un caïd, un Parrain l’auraient fait, leur ôtant la parole définitivement.

La dissemblance de ces trois agressions de par leur caractère particulier comporte une base commune qui est au principe de l’agir : la violence. Elle plonge ses racines dans la première relation mère/enfant (cf Envie et jalousie, Progrès Social n°), mais continue à s’exprimer quand les repères éducatifs font défaut.

Rappelons que la violence familiale est opaque à l’observation, elle ne s’aperçoit de l’extérieur qu’au moment paroxystique de la crise : violences conjugales, relations incestueuses, maltraitance psychologique, attitudes perverses permanentes. Les familles à dynamique violente engendrent des réactions violentes. L’enfant ne connaît qu’une réponse à toute frustration : le passage à l’acte ; il est incapable d’établir une négociation. Seule s’impose la pensée persécutive : «  l’autre veut ma peau. »

Une autre attitude toute aussi explosive, est celle où l’enfant n’a pas le droit d’exhaler sa colère à l’intérieur de la maison. L’embrassade et le «  câlinou ! » enferment sa rancœur. « Nous on s’aime. » L’accumulation des sentiments, haine, rancune, trouve une voie de dégagement hors la maison. « Un enfant sans problème, doux et calme chez nous. Nous ne comprenons pas ! »

Qui se souvient du « respiwé ! » chaque fois qu’il essayait de dire fortement son ressenti, qui se souvient de ses poings fermés sur sa rage, qui l’a vu balancer un coup de pied dans le corps du chien ? Cet autre déchiré entre des parents séparés qui règlent leur compte à travers lui, écartelé en permanence par les accusations réciproques, ira battre un plus faible en lui volant un objet, imposant son existence.

Cet autre encore voleur, voyou, envieux du bien d’autrui, incapable de se déprendre de sa haine de ses conditions de vie, n’ayant rien à perdre s’enterre en même temps que la victime. Quand on tue l’autre, on se tue aussi. Les années en prison derrière les barreaux mettent à l’écart du monde.

Le crime du dépressif, du schizophrène se classe dans une catégorie différente. Il n’est pas comparable à ce qui devrait faire l’objet d’une étude, donc d’une observation afin d’élaborer un plan de prévention.

L’école est le lieu privilégié de détection du processus violent. Un élève qui montre des signes précoces d’agression répétée, implique que se constitue un réseau famille/institution scolaire/ spécialiste social et psychologique, avant l’escalade déplorable  et la gravité du passage à l’acte. Le lien famille/école n’est pas suffisamment construit et ne permet pas l’entrée de l’assistante sociale dans les foyers. Cette collaboration indispensable à une meilleure compréhension du phénomène demande d’abord une formation appropriée, ensuite un nombre suffisant d’intervenants. Les enfants se confient assez facilement à l’infirmière et au conseiller principal d’éducation. Des créations de poste n’éluderaient pas totalement les agressions mais pourraient en atténuer l’ampleur. La parole diffère et/ou empêche le passage à l’acte.

La propension à déplacer les responsabilités sur les images virtuelles, les films pornographiques, les mauvaises fréquentations oublie et occulte les conduites quotidiennes, ancrées dans la réalité du banal. De nombreuses postures attestent des rapports violents non reconnus comme tels. A vivre jour après jour cette violence ordinaire reproduite puisque observée, la société l’accepte comme une norme dans certains milieux. La disparité entre les classes sociales et les modes d’éducation créent des incompréhensions surtout que personne n’ose en faire la remarque. Les mains accompagnent la parole. Forces de conviction elles s’ouvrent, se posent à plat, se ferment, bougent enfin. En principe le doigt pointé désigne un objet, montre un lieu, dessine ou écrit un  mot dans l’air. Ici il est souvent menace. Il accuse, même quand les mots communiquent des informations. Ce doigt ressemble à un vengeur à qui on devrait rendre des comptes. Il a raison, le souligne, se retire et revient à la moindre allégation, à la moindre ébauche de défense. La menace est bien réelle de l’index avancé jusqu’à toucher la bouche du vis-à-vis en guise de provocation et de querelle. Les timides baissent la tête, la hardiesse impose aussi son index en le secouant d’importance : l’affrontement est dans l’air. Le «  philosophe » simule une paire de ciseau et mime la coupure de la menace ou suggère, toujours par le mime, de l’abaisser. Une histoire sans paroles. Entre adultes de niveau égal, entre enfants, jamais entre enfants et parents, l’index est un indicateur d’une rivalité de tradition. Son raidissement n’est rien comparé à la surprise douloureuse du toucher de l’épaule à droite, l’interlocuteur se trouvant dans le dos, à gauche. Il faut le chercher là où il n’est pas. La rudesse du toucher éclaire sur la personnalité. Elle se transmet aux enfants qui agissent de la même manière, la taille aidant. Parler ne se conçoit pas pour certains sans frapper de face l’épaule gauche. Et vlan, une phrase est ponctuée d’une tape. Et vlan le coup fait suite au compliment. Et vlan la salutation d’au revoir assure à l’épaule meurtrie un répit jusqu’à la prochaine rencontre amicale. Si ce n’est la main, les clés de voiture, le stylo, créent des points d’irritation dans un corps réveillé par ces attouchements dynamiques.

Il est vrai qu’on ne sent son corps que quand il est souffrant. La question posée des coups non mérités : «Qu’ai-je fait pour recevoir tant de coups ? » laisse les personnes interloquées. L’excuse est rare. La conversation reprise par habitude ramène les coups. Cette violence ordinaire et banale suppose que le désir de se faire reconnaître en est le principal moteur. L’attention soutenue du vis-à-vis éradique la frustration. Il suffit de détourner le regard, de porter ailleurs son intérêt pour qu’augmente la tape ou la pression de la clé de voiture. La distance établie par un recul confortable est vite abolie. Une seule solution : battre en retraite. Les enfants observent et reproduisent les comportements.

L’agressivité verbale, les promesses de tortures abominables, le mépris, le rejet, les corrections physiques s’impriment en toile de fond sur l’imaginaire. Comment interpréter cette démarche d’un enfant de seize ans qui tente de décapiter un autre dans une salle de classe devant tous avec une hache en dent de scie ? Que proposer à un père battu par son fils et portant plainte à la police ?

Depuis longtemps les débats mettent l’accent sur la montée de la violence sans que de réelles mesures ne soient prises pour en limiter les dégâts. Il ne suffit plus de dire que la violence est l’affaire de tous quand des mineurs se retrouvent en prison. Le temps est venu, peut-être, d’identifier ses causes. Cela ne saurait se concevoir sans une recherche sérieuse avec l’aide de spécialistes connaissant le terrain. L’urgence consiste d’ores et déjà, à mettre en place des informations éducatives à l’intention des parents et à les épauler en cas de difficultés majeures. L’urgence consiste aussi à donner un peu d’espoir aux jeunes oisifs, en leur offrant des activités adaptées.

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