La bataille de Chauvel

Avant le lever du jour, quand la ville était encore endormie, des engins de déblaiement ont travaillé à broyer, écraser, démolir le lieu de rencontre des grévistes, installé à des fins de regroupement. L’appellation courante de bik a pawol, reproduit fidèlement la fonction et la représentation de cet abri de tente, où les palettes amoncelées servent de siège, de table, quand le temps du repas alimenté de nourriture et d’échanges réunit les soignants et les visiteurs venus leur apporter un soutien.

Cette implantation n’avait fait l’objet d’aucun référé d’expulsion verbale ou écrite de la part de la direction du CHU, qui ne pouvait ignorer son existence, depuis le début de la grogne contre l’obligation vaccinale et le pass sanitaire transmué depuis quelques jours en pass vaccinal, comme l’avait prévu le collectif des syndicats. Tout a été démantelé à coups de pelleteuse comme pour les grands chantiers, comme pour les camps de migrants en France, méthode identique et savoir-faire inchangeable. Seule une décision préfectorale pouvait commanditer cet acte. Pourquoi maintenant ?

Après la plainte d’un climat d’insécurité relayé par les instances dirigeantes de l’hôpital dont le directeur général avait été séquestré quelques heures puis exfiltré, (l’exfiltration semble être à la mode depuis), le pouvoir d’Etat a jugé nécessaire de protéger l’entrée de l’hôpital et d’en garder le contrôle, forces armées en faction.

Le matin du 10 janvier, en début de matinée, les grévistes n’ont pas pu pénétrer l’enceinte de l’hôpital ; ils se sont retranchés au rond-point, à proximité de leur ancien établissement, chassés par les défenseurs du seuil, obligés de se retrancher dans la rue de Chauvel aux Abymes. La résistance spontanée a érigé des barrières de pneus, limites à ne pas franchir, afin d’éviter grenades et bombes lacrymogènes, les résidents ont craint pour leurs vies et leur environnement. La bataille de Chauvel a tenu en haleine tout le quartier. La situation de crise face à la radicalité de l’action de démolition a augmenté en intensité, car ce passage à l‘acte vient marquer un tournant dans le lien à l’institution. Le sentiment aigu d’une menace met en tension la problématique des enjeux engagés tant sur le plan individuel que sur le plan collectif.

Le passage à l’acte au sens de la dimension d’inattendu et d’imprévisibilité, véhiculé par cet agir violent concrétise un point de rupture, un point de discontinuité dans le rapport à l’autre considéré comme adversaire d’une cause juste. Cela confirme la matérialisation de l’impasse qui confusément était soupçonné par l’absence des négociations, faute du secours d’aucun discours établi, selon la formule lacanienne, barrant l’accès et l’inscription dans le lien à autrui.

Cette démolition/expulsion sur le plan symbolique signe un très fort rejet, une volonté de mettre hors enceinte des personnes auparavant unies au sein d’un même lieu, une assignation à non-résidence, couronnant la mise à distance de l’étranger, celui qui n’est pas de la même patrie, c’est-à-dire le non civilisé dont il faut se méfier, capable de semer la discorde, dans une absence de respect du code en vigueur dans chaque société. Ce passage à l’acte est révélateur du trouble fondamental du lien à l’autre, peut-être, jusque-là passé inaperçu. Ce lien même dysfonctionnel à celui qui endosse la fonction de l’exécuteur des mauvaises œuvres, à la démarche espérée similaire de son homologue en Martinique et en Guyane, a été fantasmé à double sens.

Et voilà qu’une dure évidence de nettoyage par disparition du bik a pawol qui non seulement éloigne des repères habituels, mais peut faire vaciller des aménagements psychiques de limite à ne pas franchir, augmente impuissance, frustration, sentiment de trahison et de tromperie. Le bik a pawol réédifié sur le parking extérieur signe la détermination d’une existence vivace dans une cohabitation plus distante voulue par l’autre.

On observe trois temps caractéristiques dans la relation aux directions en général :

  • Une représentation idéalisée de celui sur lequel va se concentrer tous les espoirs. Il correspond à la figure inconsciente de la mère dévouée mais à la fois structurante. La rencontre entre cette fantasmatique et les attentes projetées sur le sujet très bien accueilli conduit à un mode de relation et d’investissement fondé par le partage de l’illusion d’une empathie réciproque, d’une communication sans nécessité d’intermédiaire. Dans ce type de rapport qui lie mal les partenaires, le ciment narcissique est la cause de maintien du lien permettant de travailler ensemble.
  • Dans un temps second, les dispositions personnelles et inconscientes, fantasmes de toute-puissance et de contrôle vectorisés par la pulsion d’emprise, contraignent à des modifications les vis-à-vis, qui réfutent certaines attitudes jugées inacceptables, développent à leur tour des procédures d’actions coercitives conduisant à des tentatives de dégagements brutaux de part et d’autre, sous formes d’agirs violents et de rupture. Fantasme et attentes réciproques déçues, donnent naissance à un conflit aliénant, force contre force, agression pour agression.
  • Le temps trois alimente le blocage et le sentiment violent d’une manipulation. La sensation d’une insupportable position d’impuissance corrélés à des effets d’incompétence et d’inutilité suscite des réactions de colère. Surgissent le désir d’agir, de répondre concrètement, de contraindre ou de se retirer pour se dégager de ce ressenti pénible. Les passages à l’acte répondent à un sentiment d’urgence à faire cesser les comportements dérangeants, à vaincre le refus de se conformer aux attentes et aux désirs et à suturer parfois les blessures narcissiques que cela procure. Ces configurations particulières signent l’envahissement du champ interrelationnel, personne ne se comprend, chacun renvoie à l’autre ce qu’il croit avoir reçu de négatif. La désorganisation et le chaos interne sont des expériences, de déliaison, de désacordage qui mettent en échec le processus d’empathie et génèrent malaise et conflits.

Ce schéma a certainement été agi au CHU sans aucune possibilité ou volonté de faire appel à une instance extérieure quand cela était encore possible. Le démantèlement de l’abri de tente venait signifier dans le mépris, un de plus, le refus de proximité mais aussi la désapprobation de faire lyannage, et groupe pour les grévistes.

Alors, restait la rue où les forces de l’ordre ont accompli leur travail contre des résistants chassés à coup de gaz lacrymogène que des images montrent en détail. Les gilets jaunes ont reçu des flash balls quand l’avenue des champs Elysées était pillée et cassée, ici ce sont des déversements dans les yeux ciblés et proches, de gaz à effets toxiques. La violence est en augmentation et pose la question des limites si rien ne vient l’endiguer.

Aucune dérogation à l’obligation vaccinale des soignants n’est envisageable rétorque le gouvernement qui affirme que la pratique dérogatoire ne doit pas avoir droit de cité. La maladie de la betterave en France et le taux de perte pour les agriculteurs, a autorisé le prolongement de l’utilisation en 2021 d’un pesticide le néonicotinoïde, par une loi controversée, validée par le conseil d’Etat, levant partiellement l’interdiction de ce pesticide. Les betteraviers pourraient à nouveau utiliser des semences traitées aux néonicotinoïdes en 2022, interdits en Europe depuis 2018. Un projet d’arrêté autorisant pour la campagne 2022 l’utilisation de semences de betteraves sucrières traitées par ce pesticide a été mis à la consultation du public jusqu’au 16 janvier, a annoncé le 27 décembre le ministère de l’agriculture. L’exception devient la règle dénonce le porte-parole de green peace. Osera-t-on encore affirmer que les arrêtés dérogatoires ne sont pas acceptables, que la loi ne les autorise pas ?

L’état d’urgence sanitaire est maintenu en Guadeloupe, le couvre-feu passe de 20 heures à 18 heures à Pointe-à-Pitre et aux Abymes. La menace d’un confinement pour cause d’augmentation du taux d’incidence a ramené sur le devant de la scène les trois figures représentant l’Etat dont l’apparition télévisuelle est annonciatrice de mauvaises nouvelles. La semaine va s’ouvrir sur aucune perspective de rencontres, seules capables de désamorcer la crise. Un statu quo ou une impasse selon la définition adoptée, des personnes de plus en plus intolérantes, se préoccupant de leur univers étroit et d’un confort individuel, à l’exemple d’un médecin en cabinet qui dit ne pas vouloir soigner les individus non-vaccinées, oublieux du serment d’Hippocrate.

Un monde sans retenue, s’identifiant aux stars scientifiques et politiques de la télévision française qui proposent des mesures punitives et discriminantes à l‘égard des non-vaccinés. Puis des personnes fortes de leur intime conviction, qui affichent leur droit de disposer de leur intégrité physique, démontrant une évidence non audible et interdite : les vaccinés peuvent être porteurs et transmetteurs du virus, preuve à l’appui, ils s’isolent en cas d’infection et retournent travailler à l’hôpital.

Les enfants sensibles à la propagande expriment une culpabilité envers cette idée qu’ils sont les vecteurs et les probables tueurs de leurs parents. Mais personne ne s’indigne. Il existe pourtant une institution pour la défense des droits des enfants : droit au bonheur, à la bientraitance, à la sérénité. Mais qui s’en préoccupe ?

Fait à Saint-Claude le 22 janvier 2022

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