Carnaval et mutation féminine

Après deux années de restriction festive, le carnaval a étalé dans la rue une magnificence faite de parades fleuries, de créativité, de chorégraphie d’une telle beauté que les yeux ne savaient où se diriger. 2023 restera dans les annales comme un temps de liesse collective mais aussi comme le départ d’une mutation de la place des femmes dans les différents groupes à caisse claire. Les groupes à pô n’ont pas établi de barrière de genre, l’homogénéité allant de soi.

Depuis plusieurs années, l’aïeule dans sa tombe doit se retourner : ce qu’elle avait prôné comme style d’éducation et transmis quelques générations durant s’est diffusé dans des comportements qu’elle aurait jugés inacceptables. Les femmes aussi battent le tambour. Elles se sont emparées d’un instrument accolé à l’image de l’ignare sans connaissance intellectuelle, sans savoir-vivre, buveur de rhum, grossier et peu fréquentable : le KA. Mais de plus elles descendent dans la rue avec des tambours attachés à leur cou et des fûts steel-band, baguettes agiles et expertes. Elles se montrent aux yeux de tous, en orchestre constitué, lors du carnaval, dans des manifestations culturelles, ouverture et clôture de festival, souriantes, gracieuses, belles, élégantes, fort applaudies. Jamais de son temps les pères et les maris n’auraient laissé faire. Déjà quand les filles pratiquaient le toumblak chiré dans un groupe, la désapprobation des grand-mères s’exprimait par des kips, bouche avancée, tordue de droite à gauche à plusieurs reprises. Comment osent-elles ? celles de la ville, du bourg, de la campagne, écolières ou salariées, mères de famille peu nombreuse de toutes les classes sociales. Il n’y aurait-il plus de ligne de démarcation entre les milieux, de séparation de catégories, de domaines réservés aux hommes ?

Le tambour opère cette magie, résonance du rappel des origines, il a séduit la femme en plein mouvement d’émancipation. C’est la conjecture, qui, facteur favorisant, a permis l’accaparement d’instruments destinés au masculin (le tambour, le violon, la trompette, le ti bois ; la batterie, le kraj, la guitare, le siyak, la clarinette) alors que les filles se contentaient du piano, du tambourin, de la harpe ; la permission de toucher au violon, à la guitare et à la flûte relevait d’une certaine largesse d’esprit parentale.

Mais le KA ? Démonstration est faite à travers ces territoires interdits de l’accession de la femme et de la condition féminine à une égalité entre les sexes. Il n’existe aucune région qui ne soit explorée tant sur le plan culturel que sur le plan professionnel, quoique que ce dernier conserve des mesures discriminantes à son égard : réticence à l’affectation de postes de responsabilité, hésitation à l’embauche pour raison de maternité à venir (intention non verbalisée), marchandage sexuel à l’emploi (que peut la loi sans preuves), harcèlement moral.

Conduite automobile identique, habitude du tiercé et du grattage, sport, autant d’intérêts communs abolissant la différence qui la sort de ce rôle unique de procréatrice. Les règles douloureuses sont oubliées depuis fort longtemps ; elles ne constituent plus un obstacle la maintenant endolorie au fond d’un lit, la privant du privilège de la parade du Mardi-gras et du vidé. Les nageuses en compétition, les coureuses de haut niveau, ne laissent rien transparaître de ce qui signait une faiblesse, une détresse : la féminité en accusation. Le sang mensuel mal accepté, disait l’appréhension à l’effort susceptible de contrecarrer le projet utérin porteur d’enfant. Intégré dans l’inconscient avec l’aide de la maîtrise contraceptive il est moins dérangeant si bien qu’il ne tâche plus les robes et les jupes comme pour signaler sa présence aux autres. Les menstrues occupent moins de place dans le verbiage des filles, elles font partie de l’être comme la couleur des yeux.

Le monde a changé, le niveau de vie a augmenté autant que les aptitudes à structurer les lieux d’incertitude. La femme s’est transformée grâce à une lutte et une revendication continue lui permettant de desserrer les rets d’un monde construit pour les hommes et en fonction d’eux. Laissée pour compte elle a occupé un espace souterrain, dirigeant dans l’ombre, propulsant l’autre en première ligne selon son choix : derrière l’homme au pouvoir, la femme. Sa réussite passait par elle. Remarquable égérie, elle finit par comprendre que ses stratégies pourraient s’utiliser à des fins personnelles. L’appui des lois et des décrets pavait la voie à la parité sur les listes électorales, des politiciens souriaient, leur sourire s’est figé. Pas d’entrée en force, pas de démarche fracassante, une implantation pas suffisante certes mais marquante. L’émergence d’un nouveau modèle prend forme, grandit jusqu’à causer quelque inquiétude dans ces endroits clos, réservés, se défendant d’être sectaires et sexistes, proposant la mise en place de formules identiques dévolues aux dames : rassemblement de corsages (corps sages) pour leur grand bonheur.
L’occupation du sol de la maison n’est plus une préoccupation première sauf la cuisine gardée en dépit du temps, véritable bastion ineffritable garant de cette fonction de nourrissage. L’aliment maintient en vie, cultive l’attachement, tisse des liens, permet de régner sur les émotions, la traversée des périodes difficiles avec le soutien de la mémoire des nourritures affectives, en dit long sur les sentiments enfouis. Au fil des générations cet espace sert à l’un ou à l’autre ou ensemble de tremplin où composer et créer susciteront de nouveaux plaisirs.

Le corps en fête tressaute au rythme du tambour. Le son est un élément pénétrant, il taquine les sens, les cajole, les endort, les réveille jusqu’à l’excitation. Selon l’instrument utilisé, la réponse du corps est en harmonie avec ce que reçoit l’oreille mais aussi la peau. Cette dernière vibre aux coups répétitifs chargés de frénésie. Déjà tendue par la perspective du défilé et des milliers de regards des spectateurs, par la crainte d’un incident (crevaison du tambour ou cassure de l’attache), elle l’est doublement sous l’effet de la concentration et des sons. Une connivence s’établit entre l’objet et le corps, mouvements et résonnance s’interpénètrent, synchronie des pas, abaissement des bras, jaillissement des sons.

La femme avance, scrute la foule, reconnaît un visage, sourit, revient au tambour qu’elle fixe, entend son prénom hurlé, tourne la tête dans cette direction, revient au tambour. Ils forment un couple indissociable, ils s’appartiennent. Symbole de liberté, elle le gratifie de l’opportunité à permettre cette griserie, ces heures prises aux activités routinières sans passion, sans lassitude non plus (elle sait de mieux en mieux occuper son temps agréablement.) Quelques jours l’an pour celle qui ne prépare que le carnaval, la répétition dans un parking ou dans un local, la nuit, l’amène à se fondre dans un groupe. Avancer, reculer, tourner en jouant, recommencer, mémoriser. Ecouter celle d’à côté la baguette rageuse, pourquoi ? Qu’est-ce qui ne va pas dans sa vie au point de l’imprimer au toucher ? Continuer de battre. Ne pas penser aux enfants couchés par quelqu’un d’autre. A-t-on sorti la poubelle ? Continuer de battre. Avancer, reculer, tourner en jouant, recommencer. Battre, battre, battre de joie et de liberté, battre encore.

Les écoles de KA permettent au féminin cette libre expression du dedans. Peut-être que se profilerait là une autre dimension dans la manière d’intercepter le rythme, de le faire sien, de lui imprimer une autre tonalité. Reste qu’un groupe « Les tambours de Guadeloupe » composé defemmes uniquement ferait sensation. La tendance aujourd’hui du retour de la femme fardée, robe fleurie vaporeuse, chaussures décorées et brodées, sous-vêtements affriolants, a relégué aux confins des armoires les vêtements unisexes et un peu rudes. Cela n’empêche aucunement sa décision d’explorer comme elle le désire une région non abordée, timidement ou hardiment. Seuls comptent la volonté et le désir d’atteindre une satisfaction refusée sous prétexte de domaines interdits non pas énoncés clairement mais entendus au sens de compris à l’intérieur de la culture. Elle entreprend une transgression, la parachève, fait basculer la limite feignant d’ignorer les difficultés. Nouvel horizon, conquête, dépassement de soi ? Les femmes aussi battent le tambour.

Une avancée remarquable dans le registre du corps a dévoilé dans le carnaval la mutation des places traditionnelles. La femme fendait l’espace de la rue, ouvrant la parade en danseuse majestueuse, parée d’attributs coquins suscitant le désir. Cette année, les hommes ont défilé en danseurs à plumes et costumes sexy, balançant des hanches dans des postures exhibitionnistes, salués par une foule qui en redemandait. Ils ont endossé un rôle que la représentation de la masculinité n’aurait pas permis il y a quelques années. Combien même le carnaval acquiesce à l’inversion, le déguisement en femme correspondait à la mise à distance d’une homosexualité honnie. La crainte d’être traité d’homosexuel permettait que l’on se moque de ce qui était considéré comme une tare. La peur est empreinte de désir camouflé. L’évolution indéniable de l’emmêlement des fonctions des sexes, a mis sur le devant de la scène des danseurs à l’image de leurs homologues femmes.

Musiciennes et musiciens en arrière ont donné une dimension nouvelle aux accords harmoniques comme portés par une cadence où la fusion des genres s’envolait dans l’extase. Tous les instruments de musique ont été investi. Les trompettes, les guitares avoisinant la barre de son et son micro, les chachas et siyaks, les conques de lambi. Elle a tout embrassé démontrant sa capacité à dessiner les contours d’un être avide d’égalité. Le son de la conque de lambi a toujours annoncé les évènements tristes et malheureux. Sa reconversion au sein des groupes carnavalesques l’a ancré dans un univers mi festif, mi menaçant. L’annonce de l’arrivée d’une troupe de révoltés, chaltouné en mains, sons de conque de lambi défiant la domination, est une image qui imprègne encore les imaginaires. Aujourd’hui c’est un moyen de communication qui relie le dedans et le dehors, la maison à la rue. Il éveille les sens, incitant à venir voir l’agitation programmée. Les lèvres des femmes prolongées par la conque insufflent des airs qui les cabrent, les chaloupent s’accordant à leur morphologie, guident les pas, rythment la marche d’ensemble, intégrés dans un mouvement uniforme. Les poumons propulsent à l’extérieur toute la joie partagée, l’allégresse d’une puissante tonalité donnée à l’instrument apprivoisé. En guise de recherche d’elle-même, elle a soumis l’objet à une modification bénéfique dans une rencontre avec l’en soi et l’autre. Désormais elle augmente le volume de ses rôles allant de costumière, cuisinière, décoratrice au statut de musicienne qui requiert un physique adapté, marquant la différence et l’égalité. Désormais comme dans les groups à pô, elle est devenue une entité à l’instar de l’homme, s’inscrivant dans le registre du même et différent.

Fait à Saint-Claude le 26 février 2023

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