Le sida : si on en parlait

Publié dans Le Progrès social, n° 2491 du 11/12/2004

Les préjugés concernant le sida sont tellement bien ancrés dans l’imaginaire qu’en parler c’est forcément l’avoir. Pourtant la responsabilité d’information dans un but de prévention ne doit pas s’imposer de mesures restrictives tant au niveau des médias que des personnes ayant qualité pour le faire. La journée mondiale du sida, le 1er décembre depuis 1988, a pris cette année une dimension différente : des établissements hospitaliers se sont investis, des associations, des motards, la DASS, multipliant les modes de communication avec la population. Il a manqué le grand débat avec les spécialistes d’horizons divers pour la compréhension d’un constat alarmant : la Guadeloupe est passée du département le moins infecté à celui du plus infecté par le virus HIV. Les chiffres de 2004 sont révélateurs : Martinique 585 cas, pourcentage de décès 57,3%, Guyane 933 cas, pourcentage de décès 51,3%, Guadeloupe 1.108 cas, pourcentage de décès 53,9%.

Le rapport rendu public par le programme des Nations Unies sur le sida (ONUSIDA) et l’organisation mondiale de la santé ( OMS) affirme que dans le monde, 4,3 millions d’adultes et 640.000 mineurs de moins de 15 ans, en tout 4.940.000 personnes, ont été infectées par le virus d’immunodéficience humaine (VIH.) Sur la planète, 39,4 millions de personnes souffrent du sida, soit 1,6 millions de plus qu’en 2003. En 2004, 3,1 millions d’êtres humains sont morts des suites de cette immunodéficience, sur un total de 55 millions de décès à travers la planète toute cause et origine confondues. Un peu plus de 5,6% de la mortalité annuelle mondiale est due au VIH. Les principales victimes de cette recrudescence de l’épidémie sont des femmes. Ici aussi comme ailleurs la situation est grave.

Pourquoi les femmes sont-elles plus touchées par la maladie que les hommes qui ont un comportement sexuel dit à risque si on considère la multiplicité des partenaires comme un fait aggravant ? La médecine l’explique en partie par des facteurs biologiques : «  Lors d’un rapport sexuel, le risque de transmission du VIH de l’homme à la femme est deux fois plus important que celui de la transmission de la femme à l’homme. Cela est dû à l’extrême fragilité de la fine couche de cellules à la surface du col de l’utérus. » L’explication biologique est insuffisante au regard des situations prédisposant à l’épidémie. Deux notions majeures pourraient être à l’origine de la rapidité de la propagation chez la femme.

La notion économique :

Nombre d’entre elles subissent les problèmes posés par la pénurie d’emplois (précarité, licenciement) et le chômage. La maternité célibataire avec responsabilité d’une bouche au moins à nourrir, facilite l’acceptation de la demande de l’homme : celle de ne pas limiter sa jouissance par un préservatif. Test de soumission à la loi de celui qui apporte l’aide financière nécessaire à la survie. La conscience par réaction écarte le danger. La dépendance à la drogue incite à peu d’exigence de la part du partenaire. Les rapports sexuels violents dans les couples mariés relèvent du même principe : l’imposition d’un pouvoir basé sur l’idée de propriété dont on peut disposer, car la majorité des maris sont les bâtisseurs des maisons. La liberté de choisir un moyen de prévention n’existe pas. La violence s’ancre dans l’immédiateté et le sentiment de satisfaction.

            La notion psychologique :

Les idées reçues, le sida est une maladie de gens sales et négligés, issus de couches sociales défavorisées, vont imprimer des clichés dans la pensée des plus jeunes. Un homme bien sous tout rapport, d’un statut social enviable, ne saurait être séropositif ou sidéen en début de maladie. L’aspect rassure même les personnes avisées, quand de surcroît le « Que toi dans ma vie » ravage les doutes. Fidèle à l’image de la personne courtisée, la crainte s’estompe.

Le commencement d’une relation amoureuse, la timidité, l’hésitation du geste, la pudeur n’osent proposer la mise du préservatif à fortiori prendre l’initiative de l’enfiler. Le sida est loin du diktat de l’émotion drainé par le tourbillon de la découverte de l’autre. L’enfer n’est connu de que la terre, pas du ciel ! La pâle appréhension du retour à la réalité sera vite balayée à l’instar de celle convaincue de sa toute puissance : «  Cela ne m’arrivera pas. » Le divin protège de tous les malheurs, même de celui-là. Placée sous protection, l’annonce de la séropositivité ou de la maladie sera vécue comme un lâchage du Très Haut  ou un acte de sorcellerie d’une rivale.

La confiance installée dans les ménages de longue durée a du mal à être démentie. Se préoccuper de prévention, c’est porter la suspicion sur un mari rangé, fidèle, si sécurisant. Il aura le bon sens de se protéger à l’extérieur dit une petite voix interne quelque peu contrariante. Puis, s’il pensait que c’était moi l’infidèle, ce serait un naufrage. Peut-on imposer la fidélité ? Faire comme si, avec deux Notre Père et trois Ave Maria, on verra bien. Le manque de communication avec le faire semblant ont-ils le droit de ruiner une vie ? Les gens meurent du sida dans la plus grande indifférence.

A bien y regarder, ces conduites sont des conduites ordaliques. L’ordalie étant le jugement de Dieu. L’enjeu consiste à se lancer un défi mortel pour se rendre compte de l’amour que le protecteur dispense envers la personne, en la sauvant du danger. On se reconnaît fille ou fils d’un père aimant, on est choisi par lui. Le principe est le même quand on joue à la roulette russe. Une action de mort s’engage envers soi même, attitude mortifère qui allie le fatalisme à l’absence de projet, route empruntant la voie de la dépression.

Des exemples de couple dont l’épouse est atteinte du sida, désireux tous deux d’un enfant, le premier souvent, se trouvent dans cette spirale d’un investissement de l’autre jusque aux rives de la mort. Partager ce qui appartient à elle seule, un peu de cette détresse afin de mieux la comprendre, de communiquer( entendre communier) au cœur du désarroi, la mort dans l’âme. L’enfant sans parents survivants serait la preuve  de la force d’un amour. Pouvoir en parler c’est ramener à la conscience ce qui est de l’ordre d’une lutte pour combattre l’effraction de la maladie dans le corps commun, au devenir inacceptable.

Le sida il y a quelques années était l’apanage des homosexuels, des prostitués, des populations pauvres d’Afrique, montrés du doigt. Aujourd’hui il est devenu un mal de plus en plus féminin. La propagation de la maladie prouve que le programme de prévention basé sur l’abstinence, la fidélité, le préservatif est en inadéquation avec les comportements. La prévention universelle qui ne tient pas compte des particularités culturelles de chaque pays est vouée à l’échec, ce à quoi on assiste maintenant. L’inégalité face à la dissémination du virus indique clairement que les femmes doivent faire l’objet d’une politique économique et sociale leur donnant la possibilité de faire un choix sexuel. Cependant la réponse économique ne peut être satisfaisante si concernant la population de la Guadeloupe, une information plus large mettant l’accent sur la prise de conscience de l’amour de soi et de sa préservation, l’égalité des sexes dans la relation sexuelle, la conscience du risque, l’abandon des idées reçues( malchance, déveine), l’apprentissage du refus( savoir dire non), l’instauration du dialogue, ne vient faire barrage à un comportement synonyme de désastre.

Personne ne doit s’autoriser à faire comme si le sida n’existait pas, parce qu’il est un trop lourd tribut à payer le temps de la vie à cause d’une relation sexuelle parfois rapide et sans plaisir. En parler chaque jour serait le banaliser, mais de temps en temps, le rappel de sa menace devrait tenir aux aguets.

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