Le secret de famille

Publié dans Le Progrès social, n° 2530 du 24/09/2005

Le secret est une histoire individuelle ou une histoire d’un groupe connue par une ou plusieurs personnes et dissimulée pour des raisons multiples. Caché, opaque, son absence de divulgation le réserve aux seuls initiés qui le conserve à l’abri des indiscrétions. Le silence le met hors de portée semblable à un refus de communiquer, une fermeture à l’autre dont on tient compte de la présence : «  Celui-ci détient ce qu’il ne me sera jamais donné de connaître. » Le détenteur du secret possède un statut l’autorisant à jouer à celui qui sait mais ne dira rien, à celui qui feint d’ignorer ce qu’il détient, usant de démagogie et de mensonge, de naïveté ou de malice.

Le secret fait appel à la complexité et à l’artificiel construits à partir d’éléments connus qui s’agrègent ou se séparent selon une volonté active en fonction des besoins : d’un côté baignant dans une grande transparence à l’intérieur du groupe et dans une totale opacité en dehors de lui. Les conventions ne sauraient être accessibles à tous, arrangements entre plusieurs personnes ayant les mêmes objectifs, elles lient des alliances avec des intentions précises de protection du plus grand nombre. Elles sont parfois le garant de la cohésion. On comprend dès lors que la présence du secret dans les relations sociales rend la condition humaine plus supportable.

Cependant ce que le genre humain a façonné pour être caché peut être découvert, dévoilé par inadvertance, par traîtrise ou par sottise. On peut le surprendre sans y avoir droit. La connaissance du fait secret pèse d’un poids si lourd qu’il devient pis qu’un fardeau, une complication comme dans le secret de famille.

Quand un fait commun n’est pas partagé par l’ensemble de ses membres, chacun se doute de l’existence d’un secret et ignore si les autres le savent. Il n’est pas obligatoire de tout dire dans le groupe ; cela permet à certains secrets de tracer une ligne de démarcation entre le noyau familial et le monde extérieur. Les informations, en général, qui ne circulent pas des uns aux autres sont suffisamment graves et infâmants, pour que diffusées elles soient susceptibles de générer de la honte. Celui qui les conserve, les gardent au-dedans de lui-même comme une relique gênante dont les répercussions sont notables sur ses attitudes et sa vigilance. Surveiller en permanence sa parole, ne point prendre part aux discussions relatives à des histoires du même genre, se dispenser de donner un avis, impliquent de se mettre en retrait. Les enfants porteurs de secrets de famille s’interdisent de les confier à qui que ce soit. Ils s’enferment dans un silence généralisé, entêté, à l’image d’une tombe ( enterrer ce que l’on sait, l’empêchant de remonter sur terre), ou se mettent à « déparler », bribes de phrases allusives à la religion, aux esprits, comme possédés par une force occulte, inquiétant suffisamment l’entourage pour le faire réagir. Leur personne sur le qui-vive ressent la menace quotidienne de ce poids écartelant la conscience au point que la souffrance désorganise l’être et aménage un processus pathologique dans le sens de l’inhibition ( renfermement sur soi, mutisme) ou de l’extériorisation ( explosions de colère, changement d’humeur, instabilité.) Cette jumelle devenue insupportable à la maison, à l’école, refusait de s’alimenter. De surcroît, elle s’attifait de manière voyante, provocante, se démarquant de sa sœur qui lui ressemblait beaucoup physiquement. Son acrimonie envers les adultes finit par exaspérer et une consultation psychologique lui permit de verbaliser les pratiques incestueuses dont sa sœur était victime. Sa souffrance était double puisqu’elle vivait à travers sa jumelle ces abus, s’identifiant à ce corps semblable au sien. L’envie de partager sa douleur en se rapprochant d’elle par l’aveu de la connaissance du secret, la crainte de démolir la famille, de la démanteler, la honte de parler, la honte de se taire et cette haine d’elle-même de devoir faire de la peine à sa mère, étaient devenus une vraie torture. Elle avait pensé mourir par le poison et en offrir à son double à son insu.

Le thérapeute qui recueille le secret de famille doit en comprendre le fonctionnement. L’important est de savoir pourquoi garder le secret revêt une telle signification pour la famille et pour son détenteur. Désormais porteur de cette parole cachée, son rôle est de rétablir la communication au sein de la famille en ayant au préalable modifier le statut de ce secret.

Il est à remarquer que dans certaines familles un évènement survient à chaque génération, le même ; qu’il crée un déséquilibre aux dépens de quelques –uns et au profit de l’un. La cohérence des liens transgénérationnels structure les relations au sein du système familial. En faisant l’inventaire de ce qui est connu de tous s’agissant des principaux évènements de la vie et de ce qui est caché, oublié, non dit, on peut donner sens à des étrangetés non élucidées. Les répétitions familiales se transmettent de générations en générations par le biais de la parole ( la chose dite) ou traversent les descendants sans que rien ne soit ni pensé ni parlé. Secrets non digérés s’inscrivant dans le registre de la maladie somatique qui s’estompe dès lors que des mots libèrent de l’interdit de les évoquer. Ce dont tout le monde se doute et dont personne ne se rassemble pour en discuter.

La révélation d’un secret de famille est parfois plus dangereuse que le secret lui-même. Il exige une forme de procédure que le thérapeute doit respecter afin de ne point semer un trouble encore plus grand. L’arrivée en consultation de son propre chef d’une adolescente maltraitée ( la maltraitance est multiforme : violence, viol, privation de soins et de nourriture) ne nécessite pas la mise en route systématique de la machine judiciaire. En premier lieu, il va s’agir de la reconstruction psychique du sujet et de l’élaboration de stratégies afin de le sortir du système familial destructeur, ensuite le temps venu de la demande de réparation, l’accompagnement psychologique palliera les risques d’effondrement dus à la confrontation. Puis la prise en charge permettra l’accession au mieux-être en dépassant la honte et la culpabilité résultant de cette maltraitance (les personnes maltraitées portent la responsabilité de ce qui leur arrive et ne cesse d’en chercher les raisons) afin d’éviter qu’elle s’ancre dans le phénomène de répétition. Les mères maltraitées sont confrontées à la maltraitance d’un ou des enfants par un beau-père, un père ou un membre de la famille.

Le secret de famille est douloureux pour celui qui le tait et pour celui à qui il est tu. Les séquelles d’une naissance mensongère octroyant l’appellation de mère à une grand-mère avec la complicité d’une mère restée sœur, mettent des années à disparaître. L’honneur sauf au détriment de la santé mentale d’un enfant dont la prescience guide les pas vers la sœur adorée, resserrant l’étreinte en présence de l’amoureux candidat au mariage, remplit d’inquiétude la famille. De plus la crainte du soupçon d’un regard scrutateur manipulé de loin par la future belle-mère maintient la pression jusqu’aux noces. Quand bien même le secret de famille arriverait-il à renforcer les relations avec le groupe, il a le plus souvent un rôle destructeur et désorganisateur.

La totale transparence d’une vie ne serait pas supportable. Le secret est nécessaire aux relations humaines à condition qu’il ne brise pas l’être.

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