Le projet de retour

Publié dans Le Progrès social, n° 2621 du 14/07/2007

Chacun est en équilibre ou en rupture avec son monde et dans la détermination de cet équilibre, son choix sélectif de certains axes qualitatifs de l’environnement est aussi important que les impératifs d’un milieu donné. Les migrations, les déplacements, montrent que chaque espèce poursuit une quête active de ses conditions optima d’existence en même temps que se réalise une adaptation sur place à des conditions fixes. Cependant un groupe peut être intégré sur le plan économique sans qu’il y ait abandon ou changement des valeurs culturelles propres. La grande majorité d’antillais migrants avouent être satisfaits de leur séjour en France parce qu’ils ont trouvé dans l’utilisation rationnelle du code de l‘autre le moyen de réussir un déracinement imposé par des nécessités économiques. C’est la conviction qu’ils sont très organisés dans le cadre de la réalité sociale et peuvent accéder à un avenir collectif réel. Ils ont acquis d’autres habitudes en se conformant au fonctionnement du nouveau mode de vie. N’empêche que le désir de retour est envisagé par certains comme une perspective idéale. Les obstacles représentés par l’attente interminable d’une éventuelle mutation ( par exemple chaque année la liste de la Poste se gonfle par ordre de priorité de nouveaux postulants) découragent les plus tenaces. Malgré ces considérations peu encourageantes, des migrants sont tenaillés par les retrouvailles avec le sol natal, confirmant par-là, même l’existence d’un possible.

Le projet de retour est plus complexe qu’il n’y paraît. Il est intimement lié à l’âge, à la qualité des rapports sociaux donc de l’intégration à la société d’accueil et au retour sous conditions. Il reste la voie d’accès la plus facile pour les 18/25 ans qui ont gardé des contacts et des souvenirs encore récents avec leur origine, auxquels s’ajoutent les obstacles et les déceptions relatifs au pays d’accueil. C’est dans cette tranche d’âge que se répartit le plus bas pourcentage d’individus voulant rester, bien que refusant de partir sans une qualification professionnelle, signe de réussite. Le pourcentage des indécis est important chez les 25/36 ans, tandis que les plus âgés en forte proportion n’envisagent pas le retour. Ce qui les différencie c’est la relation à l’objet leurre qui permet de nier le manque, objet vis-à-vis duquel se crée une dépendance proportionnelle à l’espoir qui a été placé en lui. On s’aperçoit que le projet de retour comble le manque originaire en lui donnant sens. Les motifs personnels de ceux qui veulent rester englobent les difficultés économiques ( le chômage endémique aux Antilles) et les difficultés relationnelles ( la mentalité étriquée des gens de l’île.) Leur position ne réside pas seulement dans les expériences précitées, mais dans l’adhésion d’un ensemble de valeurs occidentales dont ils pourraient difficilement se passer. Cela ne veut pas dire qu’ils opèrent un rejet des valeurs d’origine, mais entretiennent un rapport d’affaiblissement à leurs égards. Les indécis reconnaissent qu’ils sont écartelés entre ici et là-bas, n’appartenant pas plus à un univers qu’à un autre. Le dire est souvent empreint de culpabilité. Ils infléchissent un rôle au fantasme sublimé. Ils ont acquis la capacité d’assurer une maîtrise et une relative autonomie à l’égard de la réalité extérieure et de ses incitations à valoriser la nouvelle culture. Il n’en est pas de même vis-à-vis d’une réalité intérieure susceptible d’inhiber une telle disposition. Cette catégorie qui actualise une situation de deuil éprouve la nécessité de recréer l’idée du retour que de donner un sens à sa perte. Elle en porte les stigmates tout en le sachant non accessible, voire illusoire. Elle n’y renonce pas, ne lui cherche pas non plus de substituts car ce qui lui sert de support est ce double processus: la réalité du deuil et la continuité d’un investissement dans quelque chose d’impossible. Sa position est un questionnement aux exigences d’un besoin d’accomplissement et d’un besoin d’appartenance. Les indécis incarnent cet effet de la double représentation: celui de réaliser la part d’un idéal (désir narcissique), celui de sceller le sentiment d’appartenance qui réassure et dynamise; rencontre avec un dédoublement déformé, miniaturisé de soi-même. L’expression des indécis ne fait autre chose que d’inscrire au plan symbolique un système qui n’avait guère de sens au plan imaginaire où il ne pouvait déboucher que sur des clivages successifs ou sur l’impasse. Mais il en reste toujours quelque chose car elle déblaie le chemin qui mène à l’espoir qui était le point de départ de tout le processus. C’est dans ce sens qu’elle est la représentation d’un désir impossible et l’espérance d’une façon de la réaliser, source d’angoisse et de réassurance.

Le caractère variable des rapports sociaux dans le pays d’accueil renforce la mise en acte répétitive du départ. Les bonnes relations sociales incitent à rester autant que les mauvaises. Les rapports sociaux jouent un rôle d’indicateur de tendance qui vient enrichir les exigences des satisfactions, mais dont il ne remet pas en question le bien-fondé. qu’elles soient bonnes ou mauvaises, les relations sociales ne drainent pas l’idée d’un renoncement même si elles créent un manque en imposant une frustration de la satisfaction. Quand elles ne sont ni bonnes, ni mauvaises, le taux des partants reste identique.

Ce ne sont pas les personnes les plus isolées qui font projet de repartir. On pourrait penser que l’insatisfaction de leur condition les rende impatients de se rapprocher du foyer des valeurs culturelles. Au contraire, la question du retour organise son récit dans un paradoxe manifeste. C’est dire que le projet de retour est idéalisé. Une nette démarcation le souligne dans le processus d’exaltation du retour et le retour sous conditions. En faisant disparaître la problématique du non-emploi derrière laquelle se dissimule le plus grand nombre, en proposant un poste aux indécis, leur pourcentage reste le même. Le cas d’Isabeau illustre bien le phénomène. Elle n’arrête pas de se plaindre du manque de poste dans les institutions de la Guadeloupe. Infirmière de son état, elle n’en peut plus de vivre les saisons d’hiver, le manque de convivialité et son environnement déplaisant. Elle s’est rendue sur place et n’a reçu comme réponse qu’un remplacement temporaire, sans espoir d’embauche définitive. Alerté par ses récriminations, un ami se charge de son dossier et par relation lui obtient cet emploi tant désiré. Isabeau déroutée hésite, fournit une explication bâtarde de caution versée pour l’occupation d’un logement en région parisienne, enfin avoue qu’elle n’est pas prête au départ. Si l’idée de la valorisation socioculturelle n’est jamais absente, elle subit une déclivation quand elle prend la forme de garanties irrécusables: le retour sous conditions ( situation professionnelle analogue aux Antilles) maintient le pourcentage des indécis, abaisse celui des partants. Or une telle lecture remet en question le caractère de la satisfaction du désir, puisque toute réalisation le renvoie vers une quête infinie, la différence entre la satisfaction recherchée et la satisfaction obtenue.

Ainsi le projet de retour dans un rapport indépendant avec le retour sous conditions procure un bénéfice narcissique où la part de sécurité l’emporte sur la l’intensité de la satisfaction et constitue une défense contre la frustration. Le désir du retour dans sa volonté réalisatrice n’a pas une base aussi inébranlable, comme il, pourrait apparaître à première vue. Il s’effrite à la rencontre d’une fantasmatisation relevant du mythique, perspective idéale construite sur des désirs collectifs, teintés souvent de culpabilité : abandon momentané des liens mais renouement. Reste que le migrant peut trouver son équilibre grâce aux ressourcements dans son lieu d’origine.

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