L’obésité de l’enfant et de l’adolescent

Publié dans Le Progrès social n° 2403 du 25/12/2004 

La relation à la nourriture est un indicateur d’autant plus important qu’il touche le domaine de l’oralité et l’amélioration des conditions de vie.

L’alimentaire fait fonction d’accueil : celui qui arrive à l’heure du repas est d’emblée invité. En ignorer la règle est inconcevable, à moins qu’un conflit sous-jacent, non dit, ne maintienne l’assiette supplémentaire dans le vaisselier. Il signe aussi l’enrichissement et le statut social, il fait enfin démonstration de la mère nourricière : Parce que une mère suffisamment bonne a un bébé dodu.

Le nourrissage et les modes d’élevage, moteurs des liens parent/enfants ont à l’évidence suivi la courbe de l’avancée économique qui n’explique pas l’obésité grandissante de l’enfant et de l’adolescent. Même si l’augmentation du pouvoir d’achat a des incidences sur l’imaginaire, nul ne saurait affirmer que les mutations sociales sont d’abord régies par des axes économiques qui entraîneraient des transformations du comportement.

Comment comprendre dès lors les problèmes liés à l’alimentation en fonction du sexe, de la zone géographique, des choix d’aliments traditionnels et/ou modernes d’une société qui conserve des souvenirs de manque et de misère augmentés d’une crainte de l’isolement générée par les limites imposées par la mer.

Manger comble de satisfaction soi-même et autrui, et implique un partage de sentiments avec parents et entourage. Conditionnant la silhouette, la nourriture devient le révélateur d’une image du corps perturbée, témoin d’un conflit interne qui met en jeu le sociologique et le psychologique.

Les rôles traditionnels ont subi des transformations au cours de décennies.

La femme mariée ou non s’est retrouvée à l’extérieur dans le monde du travail, assurant les tâches ménagères autant que les obligations professionnelles. La participation de l’homme aux travaux domestiques quoique plus fréquente, ne la soulage pas de façon systématique. La diminution du nombre d’enfant par ménage autorise la mère à redoubler d’attention envers une progéniture dont l’exigence est en proportion avec la rareté de l’espèce.

L’augmentation du niveau de vie, l’influence des modèles alimentaires dans la publicité, l’allègement des contraintes ont favorisé les modifications tenant à l’introduction du four à micro ondes, la restauration rapide, un déséquilibre nutritionnel. Les différences dans les pratiques de nourrissage basées sur la demande expresse, le goût en formation, sont liées au désir de tranquillité du parent qui acquiesce en choisissant la facilité. Prendre le temps de faire découvrir une saveur, c’est dépenser de l’énergie pour peu de satisfaction. Les petits n’aiment ni la cristophine, ni le fruit à pain. Présentés sur la table comme pour les grands, ils risquent de déplaire aux palais délicats.

La condition socio-économique a fait oublier que dans les temps de misère, les enfants bénéficiaient d’une préparation culinaire adaptée à leur âge, même si l’aliment était le même que celui de l’adulte. Les madères écrasées, l’onctuosité de l’igname agrémentée de lait, le poisson et la viande découpés en lamelles, la banane jaune le jour des haricots rouges aidaient la dégustation en développant le goût. L’incitation à manger avait le mérite d’être clair combien même la dureté de l’éducation présentait à l’autre repas la part à peine entamée. La désobéissance sous prétexte de gaspillage était vécue comme un refus. Refus d’affection, refus de reconnaissance du statut de bon parent.

La pression plus ou moins supportable d’enfants réclamant les aliments des spots publicitaires qu’ils connaissent par cœur, s’agissant surtout de boissons sucrées et gazéifiées, la crainte de la bouderie face à ceux que la mère proposerait, accréditent une attitude nouvelle : les enfants debout dans les chariots désignent les produits de leur choix. « Tu as oublié les pains ronds et le ketchup » a crié un garçonnet de sept ans, intimant au parent l’obligation de le nourrir comme il lui semble bon.

Le système est identique à celui de l’espace télévisuel, quand l’accaparement dote la maison de deux voire de trois postes de télévision supplémentaires. La mère responsable de la santé de l’enfant se soumet pour ne pas être taxée de mauvaise nourricière, puis pour plaire et être aimée, enfin pour éviter l’angoisse devant un corps étique donc malade, héritage d’entrailles maternelles défaillantes ou élargi à l’hérédité paternelle mais toujours passant par le ventre de femme.

La nourriture est le premier objet extérieur rencontré par le nouveau-né. Elle se confond d’abord avec la mère  avant de se différencier pour son propre compte. Sa situation privilégiée modèle les premiers échanges relationnels et en détermine les qualités ultérieures, celles qui prévaudront tout le reste de la vie. L’acte fondamental du développement de la lignée humaine du nourrisson s’effectue à travers l’acte de manger et des rites qui l’accompagnent. Le caractère particulier établi du circuit besoin/satisfaction apparaîtra lors de l’adolescence dans le refus anorexique d’aliment/plaisir. L’anorexie est plus fréquente chez les filles. Cela ne veut pas dire qu’elles échappent à l’obésité. Mais la permissivité alimentaire du garçon, grâce à la mode vestimentaire plus large cache le corps gonflé. Moins sujet à quolibets, il s’autorise sans trop de culpabilité le grignotage équivalent à l’alimentation fœtale continue.

L’enfant est joufflu ; il est rond, tout rond. La mère et le père ont la même attitude : ils ne le voient pas. Les réflexions extérieures ne sont entendues que par lui. La nourriture est un moyen de s’exprimer dans les familles ; elle permet d’exercer pouvoir et contrôle. Elle est utilisée comme une arme par les gens qui voient le monde de façon inamicale, d’où l’importance de la réponse à ce besoin de nourriture du bébé, la faim, qui peut être ou satisfaisante ou frustrante, fiable ou anarchique. Les parents peuvent s’arroger le droit de contrôler le comportement par le biais de l’aliment et l’enfant celui de contester l’autorité parentale par ce même moyen.

Le maniement de la nourriture est le reflet d’un vécu des géniteurs reproduit à leur descendance : ainsi les problèmes de poids et d’image corporelle, à toujours commencer les régimes du lundi, véhiculeront des attitudes négatives et contradictoires autour de l’appétit et de la dégustation de mets traditionnels. L’enfant retiendra les doutes de la satisfaction de la faim.

Les pères se tiennent souvent éloignés des repas des nourrissons. Ils n’interviennent que pour interdire ou rectifier un comportement alimentaire. La jeune fille qui mange sans arrêt désire qu’un regard paternel soit jeté sur cette manière de faire, due à une faible estime de soi sous tendue par des traits dépressifs liés à la distance d’avec lui : sentiment ne n’être pas appréciée.

A écouter le père, son incapacité à dire de quoi et comment est nourri l’enfant, signe son indifférence ou son absence. Une présence physique sans participation équivaut à une absence. La mère fait tout toute seule comme pour préserver la qualité de la relation, elle attend en retour que l’époux apprécie son rôle, lui qui se charge uniquement du budget ; coupé de la réalité quotidienne. Dans ce cas, la communication est à minima et problèmes et conflits sont niés ou évités quand ils ne sont pas dilués dans une vie familiale anarchique, désordonnée, stressante. Il y a impossibilité d’une quelconque parole. La frustration pour chaque membre sert de toile de fond à la vie affective. Nulle confiance, nul soutien émotionnel ne lient les individus.

Cependant, l’image présentée au monde extérieur est celle d’une sérénité mensongère accompagnée du « pani pwoblem ». L’interdit sature le manque d’expression des sentiments ; se taire, ne rien dire jusqu’au vertige du bâillonnement de la parole considérée comme une trahison. Trahison envers les siens, trahison envers soi même puiqu’on ne peut dire ses états d’âme. Le trouble de la nutrition signale là que les jouissances alimentaires sont le prototype de toutes les jouissances humaines.

L’aliment devient passion quand il comble le vide organique se transmuant en un pouvoir magique d’écarter le danger par occupation de la bouche. Il se prend en toute liberté semblable à une fête dans un souci de réconfort et de maternage par soi-même en contre-pied à l’inexistence de la communication. L’enfant témoin de l’insatisfaction conjugale tente d’alerter ses parents par le truchement du symptôme. Devenir boulimique et obèse est une tentative inconsciente dont l’objectif est de mobiliser autour de soi l’attention familiale et d’en réunir ses membres. Dans ce climat malsain, le seul réconfort reste encore celui de la dépendance à la nourriture ; elle qui procure un bien-être indéniable.

Le couple est une réunion de deux familles : chaque conjoint y amène ses mythes familiaux, ses manques, ses aspirations. Comment se comporter en père quand soi-même on en a été privé ? Comment une femme peut aider son mari à devenir un père quand elle n’en a pas eu ?

Une relation constructive avec l’enfant implique de tisser des liens émotionnels. La mère compense l’absence du mari, alors que face à tant de responsabilités elle devrait le solliciter. De son côté, il se sent isolé, inutile, tenu à l’écart. La parole est muselée, les lèvres sont closes sur la demande d’aide. L’hostilité creuse le fossé, l’amertume s’installe. Ce modèle est présenté aux enfants qui deviendront parents à leur tour. L’abondante absorption de nourriture et l’image déformée du corps soulignent l’intensité du conflit sur lequel il faudrait mettre le mot désarroi.

La constitution de la famille actuelle a effrité l’hégémonie de la grand-mère.

Le chacun chez soi, sans priver les petits enfants de contacts bienfaisants les a soustrait à la permanence d’une éducation à l’intérieur de laquelle la nourriture occupait un espace privilégié. Cet espace devenu distinct montre l’existence d’une rivalité autour d’un savoir-faire et un savoir être en terme de supériorité. Être la mère ancienne utile à une deuxième génération passe par l’enjeu du «  tout avaler » et en redemander. La grand-mère « gavante » se complait dans la confusion des désirs et des besoins, elle croit lever la punition des privations enfantines et remplir le vide laissé par l’abandon imaginaire des parents. La soif ne s’étanche qu’avec  ces liquides vus à la télé dans la maison où l’eau s’interdit de couler dans les verres d’enfant. «  Mamie me donne à manger ce que j’aime, la soupe de mamie est excellente, mamie a beaucoup de bonnes choses dans son réfrigérateur », ces phrases en apparence anodines signent la faiblesse culinaire de la mère, sa méconnaissance des goûts. Le duel s’engage de manière implicite en accentuant les tocades quand la grand-mère est paternelle. Manger chez la grand-mère maintient la fascination d’une permission sans borne que tente d’égaler la mère en essayant d’atteindre cette image de compétence.

L’enfant conditionné par le faire plaisir en mangeant, développe l’appétit de lien avec autrui en occupant de plus en plus d’espace où ne pas le voir ferait obligation du détour d’un regard.

Corps détesté, mal aimé qui dénonce par sa voracité l’absence de contrôle, exposé aux quolibets parce que privé d’efforts sportifs, guetté par l’isolement à l’âge d’adolescence où le groupe sécurise, il ne cesse de dire le mal-être d’un enclos familial qu’il faudrait aider en démontant le mécanisme de la prise de conscience de l’amour contrasté.

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