L’accompagnement des familles en deuil

Un décès dans une famille est toujours un évènement autour duquel se noue des réseaux de solidarité constitués en premier lieu par la famille, les amis et les proches. L’entourage est concerné et partie prenante en cas de malheur puisque « pwemyé famille aw cé voizin aw.» Premier ennemi aussi mais oublieux pour la circonstance des griefs anciens. Le corps mort devient l’élément fondamental vers lequel converge des pratiques culturelles dont le rôle est de préserver l’intégrité psychique de la famille afin qu’elle ne se désagrège dans la douleur. Aucun mort ne doit être livré à la solitude, et par ricochet la parentèle non plus. La veillée rend la présence nécessaire autant pour le défunt que pour son entourage. La prière consolide l’accompagnement initial jusqu’au vénéré le 9ème jour quand l’esprit du défunt a quitté le monde terrestre. Peu à peu se mettent en place les éléments favorisants la gestion du deuil.

La mort brutale occasionnée par ce séisme du 12 janvier, de par sa grande complexité va priver les familles du socle sur lequel repose une multitude de croyances indispensables à la représentation de la mort. Comment avec ces manques aborder les rives du deuil ?

La situation est à l’identique celle des disparus, qui modifie les repères habituels de la vie et de la mort. La première période celle de l’annonce de la catastrophe, passée le moment de stupeur autorise à penser que la vie continue dans un ailleurs : la non-certitude de vie et de mort n’existe qu’au niveau de l’imaginaire car la réalité de l’Etat Civil ne tient compte que du décès déclaré. Tout disparu est présumé vivant. Entre-deux angoissant, présence/absence, doute permanent, constat du vide d’une place sociale, trop-plein intrusif d’images et de mots remémorés. L’absence de corps donne lieu à des étapes psychologiques croissantes quel que soit le niveau culturel de l’entourage. Seul l’âge du disparu et les circonstances de l’évènement introduisent quelque variante dans la gestion du deuil ; par exemple les femmes de marin se préparent à cette éventualité, elles savent que la mer a besoin de proies. La localisation lieu sûr, pouvant accueillir fleurs et regards adoucissent la peine. S’asseoir face à l’immensité salée et dire ses préoccupations, toucher l’eau des vagues, c’est communiquer avec un cadavre enseveli dans un tombeau d’algues et de coraux.

La deuxième période, la confirmation nommée de la mort, liste nominative, assène une certitude ébranlée par une attente de quoi ? Le jour le « faire semblant » gère l’automatisme des gestes mais la nuit, oh la nuit ! Aux aguets du moindre bruit de pas, de loquet de porte tourné, scruter le corps deviné dans le lit, l’halluciner. Attente exacerbée, espérance grignotée, silence les sanglots !

La troisième période correspond à l’échec de la négociation psychique. Le disparu devient persécuteur. Il surgit dans les rêves nocturnes et quand sa voix hurle le prénom aimé on le cherche dans la foule sûr d’avoir aperçu son ombre incertaine qui fuit. Rien n’est comme avant. Les morts sans sépulture reviennent. A ce stade de la persécution la crainte du retour met en état d’alerte. Une peur sourde s’installe. Et s’il revenait chercher l’autre ? La crainte habite les moindres recoins : peur de sa mort, peur de son retour de ces lieux suspects d’où l’on ne sort pas indemne, qui à l’analyse révèle l’impossible reviviscence d’un corps coincé entre une incapacité à croire et une incapacité à ne pas croire à ce départ. Le départ n’est pas un voyage, puisque voyager c’est partir et revenir.

Désir et crainte mêlés, deuil impossible à faire, difficulté d’une reprise des liens, la douleur est lancinante. Des pensées obsédantes se bousculent. Pourquoi ? Comment ? La recherche des derniers mots, un signe, un indice : le temps s’ajoute au temps. Les sentiments contradictoires tournent l’agressivité vers les investigations et les recherches qualifiées insuffisantes, trop tôt abandonnées. C’est soi-même qui est abandonné, délaissé, seul face à l’incertitude. « S’il m’aimait il ne serait pas parti. » Le traumatisme infantile bien enfoui depuis toujours refait surface ; la désunion parentale, le déménagement de l’ami frère. Le disparu est accusé de trahison il est de mèche avec quelqu’un d’autre, il se doute du poids de la peine infinie, destructrice, faite à celui qui l’attend. Il est pris dans les entrelacs d’une ambivalence sans cesse renouvelée.

Les ruminations mentales ramènent la recherche aux mots dits avant le voyage leur donnant sens. L’isolement social ajoute à la détresse psychologique. Les regards, ceux des autres, dans lesquels se lit la suspicion : un commerce avec le diable peut-être, un assassinat dissimulé, une malédiction divine ou aggravée (giyon), transpercent l’âme, semant le doute sur une vie d’honnêteté, instillent la honte : celle de se montrer en public, celle d’entendre les questions même non formulées, celle de se sentir handicapé comme amputé d’un membre. Honte et culpabilité. N’avoir pas su, pas pu deviner qu’un danger rôdait. Coupable d’indifférence, de non-protection, de non-amour. A traîner à vie ce boulet dans la poitrine dans un non dit, jusqu’au jour où le corps convient du tribut à payer à la souffrance psychique. Il s’affaiblit comme s’affaiblit l’espoir de revoir le visage aimé. En contre partie, l’être tout entier est idéalisé.

Les conséquences psychologiques suite à une disparition tels le stress, la dépression se manifestent par :

  • Une grande émotivité
  • Une agressivité mal intégrée, se déclenchant à la moindre contrariété
  • Un état d’alerte permanent (sursauts fréquents)
  • De l’impatience
  • Une phobie sociale (impression d’être regardé dans la rue)
  • De l’insomnie
  • Des pleurs immotivés
  • Une sensation de « kô krasé » ( corps roué de coups)
  • Une grande nostalgie

 

Le deuil collectif

Il est de coutume de compatir au malheur l’autre, de l’accompagner afin qu’il ne se sente pas seul et désemparé. Il y puise du réconfort. Venu de France les condoléances et le soutien assuré du Président de la République a permis aux familles de savoir qu’une pensée internationale s’associait à leur détresse. Souffrir seul est excessivement déprimant. Quand il y a partage donc reconnaissance de cette souffrance la volonté de lutter contre l’envahissement des pensées morbides se met en marche et empêche l’arrêt du raisonnement intellectuel. La mort lointaine sans vision du corps est quasi surréaliste d’autant plus qu’elle est soudaine. La réaction première est le refus d’y croire. L’impact émotionnel opère un retrait de la personne : « il ne s’agit pas de moi » à telle enseigne qu’une indifférence totale envers l’évènement étonne l’entourage. La solidarité des autorités par delà leur divergence de vue assure de prendre en main les démarches administratives et d’organiser le voyage/pèlerinage des familles. Une espérance d’intimité. Le fait de ce voyage rapproche de ces corps gisants solitaires sans personne pour les honorer : ils n’ont pour compagnie que les autres morts.

Cette attente ronge, scotomise toute organisation, tout projet. La seule activité possible est de recevoir les parents et les amis venus en visite de compassion et de partage de peine en ces jours pénibles et interminables. La solitude est à proscrire chez les proches des défunts. Echanger des bribes d’informations avec les autres endeuillés de la commune, raconter et montrer des morceaux de vie : constater l’absence. Le vide est palpable. Le malheur rapproche. Le monde entier a appris la catastrophe.

Au jour du troisième jour l’inquiétude est à son comble. Aura-t-on le temps d’identifier chaque victime afin de se serrer les coudes en même temps ? Et la prière des morts peut-on la commencer tout de suite ? Le séisme bouleverse la coutume, déstabilise les croyances, désoriente les esprits. La mort individuelle est l’affaire d’un petit groupe familial. La concertation, les prises de décisions font du « Maître du mort » le personnage le plus important du moment. Il peut dénombrer ceux qui viennent par amitié, juger de la côte d’amour du décédé. Quand dans une commune, chaque quartier a un ou plusieurs membres à pleurer, la confusion des sentiments prend tournure de mal-être. Suivre un défunt jusqu’à sa dernière demeure compte. Les « maîtres du mort » sont trop nombreux, ils ne sentiront pas suffisamment l’intérêt qu’on leur porte. L’abolition du sujet dans une foule endeuillée, la déshumanisation cérémonielle font pressentir que le deuil collectif est un deuil difficile à faire. L’absence de corps ne permet pas la dernière caresse, celle où le « ce n’est qu’un au revoir » ne correspond à aucune promesse de rencontre immédiate, mais autorise à murmurer le regret d’un départ en fermant les yeux ouverts sur la vie toujours trop tôt ravie. Les ruminations mentales en cette circonstance de corps meurtris sans vêtements de cérémonie, blessés, nus, empêchent à l‘inconscient d’accepter la réalité de la mort. Le deuil pathologique assortit du stress post traumatique ( contre coup de catastrophes) fera obligation à la famille souffrante d’avoir un suivi psychologique à moyen ou à long terme.

La détresse n’est jamais simple ; hormis la douleur de l’improbable deuil, les familles auront à gérer le coût de cette catastrophe( perte de parents héritage, dettes) sans espoir d’une réparation immédiate ( affective, sociale, financière.)

 

L’accompagnement des familles

La mise en place de la cellule d’urgence médico psychologique permet d’accompagner les familles dans le tout premier temps du malheur. Elle pratique le débriefing psychologique ou décharge émotionnelle, une méthode relativement nouvelle aux Antilles qui offre au groupe soumis à un évènement violent la possibilité de prendre conscience de la normalité de ses émotions. Cette intervention thérapeutique précoce a pour but de prévenir les séquelles post-traumatiques qui risquent de s’installer. Les objectifs du débriefing psychologique se résument en dix points essentiels :

  • Faire parler de l’évènement afin de le maîtriser par le langage,
  • Faire prendre conscience de la normalité des émotions et des réactions dans cette situation donnée,
  • Informer sur l’évènement, le resituer dans le temps et l’espace,
  • Atténuer les sentiments négatifs de culpabilité, d’impuissance et d’échec,
  • Mettre à plat les tensions de groupe, résoudre les conflits,
  • Mettre en garde contre la tendance à tenir des propos inconsidérés en présence des médias,
  • Informer sur les symptômes pouvant survenir,
  • Repérer les sujets les plus vulnérables à prendre en charge individuellement,
  • Mettre un point final à l’évènement,
  • Orienter positivement vers l’avenir.

Le débriefing psychologique doit être réalisé dans les 48 heures suivant l’évènement traumatique et au plus tard dans les dix jours. Dans les suites immédiates du séisme il ne s’agit que très rarement de débriefing, mais plutôt d’accueil, d’accompagnement psychologique.

Mais le débriefing psychologique ne suffit pas à trouver un sens à l’évènement et à aller vers une élaboration psychique satisfaisante, sa procédure doit s’intégrer souvent dans un véritable suivi psychologique.

L’aide psychologique de soutien avec la CUMP ( cellule d’urgence médico psychologique) ne doit en rien gommer la place de la famille proche dont le rôle est de partager le malheur, de participer aux émotions, d’aider à la recherche de solutions. Sa mise en retrait cautionnée par un service somme toute humanisant favorise le délaissement auquel on assiste à cause d’une grande frilosité nouvelle voire de la fragilité chez ceux qui craignent de laisser transparaître leur failles en les dissimulant derrière le savoir-faire des professionnels. Leur redonner la première place serait renforcer les liens basés sur des valeurs en baisse.

L’ACCOMPAGNEMENT SOCIAL

L’accompagnement des familles endeuillées s’ancre dans une diversité de la prise en charge et ne saurait occulter la dimension sociale. Confrontées aux difficultés des formalités à accomplir, surtout dans une région où il est quasi impossible d’avoir une liste définitive et complète des pièces à fournir, chaque rendez-vous générant une réclamation d’un élément complémentaire non demandé la fois d’avant ; l’incompréhension, le sentiment d’injustice en inflation autorise le déclenchement de l’agressivité et dans tous les cas d’un sentiment intense d’abandon, comme si la perte n’était pas reconnue. La souffrance possède cette capacité à interpeller l’indifférence de l’autre, des autres, sur un drame qui accable des vies rongées par la culpabilité, l’impuissance. Ce qui se joue là est une revendication légitime de réparation dont l’objet n’est pas énoncé. L’agressivité ne s’adresse pas l’employé; il s’agit là d’une projection qui prend une proportion incommensurable à défaut d’une globalisation vers un collectif absent ou pas suffisamment présent. L’attente d’information, de certitudes, d’encouragement, de convocation, de dossiers constitués, ne comble pas le besoin de réassurance d’un Moi en détresse. Obligation est de mettre à disposition un accompagnement social physique, car faire en place et lieu scotomise la réalité de la mort, les renseignements concernant les droits des familles y gagneraient aussi en clarté. Obligation est de répercuter l’information au fur et à mesure de l’arrivée des détails avant que les médias ne s’en emparent et les déversent dans les oreilles et les cœurs martelés d’apprendre en même temps que tout le monde les choses qui les concernent en premier chef.

La réparation s’origine dans ce mouvement de solidarité, personne n’est seul dans l’adversité, les familles y trouvent un grand réconfort : « On ne les laisse pas tomber. »

Cette exigence de réparation non formulée prélude souvent à l’amorce d’un travail de deuil.

Les groupes de parole sont une méthode appropriée et peuvent porter un grand réconfort surtout quand il s’élargit aux proches, aux collègues dont la souffrance n’est pas prise en compte, aux personnes ayant subi un traumatisme identique. Le partage d’expérience, les trucs utilisés pour faire face à la douleur, sont un encouragement. Cependant le piège à éviter est la production d’une jouissance stagnante de l’horreur. Seuls les professionnels doivent les instituer.

La psychothérapie individuelle est indispensable quand la souffrance submerge. Des mois voire des années plus tard des sujets développent des symptômes post-traumatiques doublés d’un deuil pathologique. La culpabilité aliénante du syndrome du survivant «  Je vis et il est mort »va donner lieu à un certain nombre de comportements contradictoires suffisamment alarmants pour que la personne demande de l’aide. Quelques cas d’alcoolisme, des maladies psychosomatiques, des phobies, des dépressions, se rencontrent après l’évènement traumatique sans que le lien ne soit établi. L’inquiétude de l’entourage ne justifie en rien la menace d’intrusion chez le psychothérapeute dans un désir de contrôler la véracité et la totalité de la parole de l’enfant ou de l’adolescent comme un carcan protecteur. La reconstruction s’aperçoit à la résistance et à l’exemple de celui qui s’est défendu en criant : « C’est un psychologue par personne et non un psychologue par famille » revendiquant cet espace accordé à son malheur.

Les techniques corporelles : relaxation, yoga, sont usitées selon la, problématique du sujet.

La création d’une association de défense du droit des victimes aide à la reconstruction psychique et instille une démarche dynamique de solidarité et de pratique communautaire valorisante. Se serrer les coudes ensemble sans oublier personne.

Conclusion

L’évènement traumatique qui génère un effondrement psychique doit faire l’objet de prises en charge diverses selon le degré de l’atteinte psychologique. On ne saurait faire l’économie des mots à mettre sur l’insupportable, l’intolérable. Les répercussions au niveau de la population globale et leur évaluation en absence d’observatoire ne peut être qu’une donnée sans valeur scientifique. Peuvent apparaître des troubles comme une augmentation de l’agressivité, des accidents corporels en plus grand nombre, des tentatives de suicide, une certaine impatience, des phobies multiples non mis en relation avec le traumatisme. Les familles n’osent plus dire publiquement leur douleur par pudeur espérant que les autorités publiques ne les oublient pas même si elles se doutent que seule la gestion des émotions et la prise directe avec le réel autorise un travail de deuil satisfaisant.

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