Catastrophes naturelles, traumatismes et prise en charge

Publié dans Le Progrès social n° 2484 du 23/10/2004  

Le cyclone est une catastrophe naturelle qui  selon l’intensité fait des ravages (destruction d’habitation, inondation, privation d’eau et d’électricité, perte en vie humaine quelquefois).

Sa seule annonce peut provoquer un sentiment de malaise. Quel en est le risque majeur ?

De génération en génération, la parole entendue à propos du cyclone de 1928, un destructeur de logis ( «  les tôles des toits envolées n’avaient jamais été retrouvées », «  la mer avait emporté quais et embarcations ») , et à propos d’Hugo(1989), « un monstre terrifiant », entretenait la crainte : crainte de subir des dommages , crainte d’être isolé sans possibilité de communiquer avec ses proches, crainte du pire quoi !

La crainte et le qui-vive effritent la sécurité dont tout un chacun a besoin pour bénéficier d’un confort intérieur ; l’attente ajoute encore à la tension individuelle et générale. Chez les personnes sensibles, l’inquiétude est à son comble dès l’alerte n°2 : l’estomac se noue, diarrhées et douleurs abdominales épuisent la vitalité . Une activité fébrile s’empare de d’autres, le cœur accélère le pouls, fait battre le sang dans les tempes, les oreilles bourdonnent.

Le cyclone est en route. On se prépare. L’imagination a mis le corps en état de vigilance avancée ; l’écrou du calme conseillé a sauté. Les organes sous l’influence des hormones perdent leur contrôle. L’émotion est à son comble.

Le stress trouve là matière à s’installer ; par définition étreinte, resserrement, il a des effets nocifs réels sur l’organisme .[1]

Le cyclone déferle sur l’île et occasionne de graves dégâts : le vent la pluie, les rivières deviennent torrents et s’introduisent dans les maisons, l’eau monte jusqu’aux plafonds, les vêtements, les souvenirs, les photos charriées par la furie de l’élément liquide ; une dame habitant une maison de cinq pièces a constaté le lendemain qu’il ne lui en restait que trois. Les deux autres avaient été emportées avec le bruit terrible entendu malgré les battements redoublés de ses tempes. Des personnes ont fui, laissant les meubles flotter en s’entrechoquant.

Pourtant,il faut faire preuve de vaillance, serrer les dents, contenir les larmes, nettoyer, évaluer les pertes immenses quelquefois. Il ne s’agit pas de pleurer même quand la maison n’est plus habitable. Personne ne lève le poing vers le ciel. Les lèvres sont closes sur le malheur : « Ca va, ça va aller, je ne suis pas la seule ».

Des manifestations non identifiées comme troubles apparaissent :

  • Perte du sommeil
  • Irritabilité
  • Ralentissement de la marche
  • Perte de l’appétit
  • Palpitations cardiaques
  • Sensation d’étouffement.

Ces réactions ne sont pas associées d’emblée à l’évènement traumatique : le cyclone. Elles sont attribuées à la fatigue et à l’énervement dus aux actions inadaptées de l’aide : un matelas d’une place pour un lit de deux places par exemple.

Les jours s’organisent. Les photos-souvenirs jamais retrouvées pourraient faire croire à l’illusion d’une vie sans témoins du passé. Impossibilité de l’oubli. Mémoire des visages sans preuve tangible à montrer. Effacement d’un temps, d’une période imprimés sur papier.

Les jours succèdent aux nuits. Après une phase d’accalmie un mal-être diffus s’installe. La sensation d’être regardé en détail dans la rue, «  tous ces regards appuyés, pourquoi ? ». Ne plus avoir envie de sortir et d’adresser la parole à autrui avec les mots qui sortent de plus en plus difficilement.

Au sentiment de gêne permanent, s’ajoute la tristesse augmentée des larmes qui roulent sur la joue n’importe quand, forçant à se rendre compte de l’incapacité à faire face à certaines situations : «  Je suis nul » dit celui-ci. Les cauchemars sont de retour, les idées suicidaires aussi.

Les troubles persistants témoignent de l’échec de la gestion du stress. Le diagnostic de stress post-traumatique est posé. Il revêt plusieurs formes dont les plus courantes sont :

  • Les phobies sociales( doute de soi, sentiment d’être regardé, crainte des autres, incapacité de prendre la parole en public)
  • Les troubles neurovégétatifs( palpitations cardiaques, moiteur des mains, hypertension, diarrhée, vomissement)
  • La perte des cheveux , des poils
  • Le sentiment d’infériorité( se sentir nul, incapable)
  • La déprime( tristesse, pleurs, amaigrissement, idées suicidaires)
  • Les douleurs( articulations, os, dos, migraine)

Le mal est somatique et/ou psychique. Le stress a la possibilité de sortir de l’oubli d’anciens chocs émotionnels enfouis( la mémoire est sélective, elle dissimule avec le temps les choses pénibles et douloureuses. C’est une des conditions de l’apaisement des maux). Ce qui a été refoulé revient en masse et submerge l’être.

Pour mieux comprendre, voici l’exemple de LALA :

Mariée, mère d’enfants déjà grands, elle habite avec l’époux une maison individuelle de quatre pièces. Le mari parti tôt le matin afin de vaquer à ses occupations la laisse encore en chemise de nuit. Elle entend des appels lointains, inhabituels ; regarde par la fenêtre et aperçoit un homme qui lui fait signe de sortir. Intriguée, elle ouvre la prote et l’eau s’engouffre dans la maison déplaçant les meubles, tous les meubles. Elle s’affole, s’étouffe, la masse visqueuse lui arrive aux seins. Le hurlement ne parvient pas à ses oreilles ; elle est entraînée, une main l’attrape, l’oblige à marcher, la pousse dans une voiture. La voilà assise au sec dans la maison d’une amie avec un cœur qui cogne fort comme pour sortir de la prison thoracique. Elle ouvre la bouche, elle n’entend pas de son. Serait-elle devenue sourde ? Elle avait eu les mêmes symptômes lors du cyclone Hugo en 1989. Le toit était parti, le mobilier aussi. Le corps avait protesté par une hypertension et une montée de sucre qu’il avait fallu rééquilibrer difficilement. Elle avait passé des nuits blanches à faire le décompte de sa détresse de vie.

Aujourd’hui, elle fait l’inventaire de ses plaintes :

  • Douleurs dans tout le corps,
  • Mal de crâne et sensation de vide,
  • Pleurs immotivés,
  • Levage du pied comme pour enjamber un mur à la marche, ce qui l’inquiète beaucoup,
  • Perte de l’appétit,
  • Impossibilité de rester seule dans sa maison,
  • Palpitations cardiaques et instabilité motrice créées par la moindre pluie, le moindre bruit d’eau qui coule.

La première étape de la prise en charge a consisté en un  « debriefing » psychologique.

La seconde étape employée à la visite du passé a fait remonter des décès mal acceptés et des pertes (divorce, séparation, disparition d’objets) jamais intégrés par un travail de deuil.

Tout le monde peut être exposé au stress à un moment donné. La différence de réaction tient à la non possibilité de gérer le choc émotionnel en fonction de :

  • La personnalité( plus ou moins émotive)
  • La prédisposition( asthme, spasmophilie)
  • L’intensité de l’évènement( perte totale ou partielle)
  • La qualité de l’environnement( soutien familial, affectif).

Une cellule d’aide médico psychologique d’urgence devrait être mise en place dans les communes les plus touchées par les catastrophes naturelles( cyclone, tremblement de terre).

La prise en charge psychologique du stress post-traumatique s’appelle débriefing émotionnel ou psychologique[2] . Elle consiste dans les quarante huit heures qui suivent le choc a exprimer ce qui a été vécu et ressenti durant l’évènement dans le but d’évacuer les peurs, les angoisses et d’apprendre seul ou en groupe à contrôler les manifestations psychologiques pénibles.

Le débriefing est pratiqué par des spécialistes formés à cette méthode. Une intervention unique devrait suffire, mais en cas de besoin , une psychothérapie (soin basé sur la parole) est envisagée.

Quand le stress s’ajoute au stress, de cyclone en cyclone, le mal-être s’intensifie.

Aujourd’hui, il est possible de bénéficier de l’aide de soignants, gratuitement, après tout événement traumatisant dans les Centres médico psychologiques (CMP) implantés dans chaque commune.

L’impact du cyclone sera moindre à l’intérieur d’un groupe familial ou amical rassemblé dans un même lieu d’habitation pour affronter la catastrophe. Cela peut constituer une ébauche de prévention.

[1] Il existe un bon stress nécessaire à l’équilibre vital. Le stress dont il s’agit ici est le mauvais stress.

[2] Recommandé aussi après les agressions, les attentats, les décès collectifs, etc….

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