Travailler plus pour gagner plus

Publié dans Le Progrès social n°2652 du 16/02/2008

Ce slogan depuis qu’il a été jeté en pâture aux personnes laborieuses, celles qui de toute façon font des heures supplémentaires à la maison ou au bureau, celles qui se creusent les méninges pour arrondir les fins de mois difficiles, a reçu une certaine audience. L’occasion se présentait enfin de toucher une plus juste rémunération en considération du surplus de travail pour les premières et pour les autres d’améliorer le contenu du portefeuille. De prime abord ce qui ressortait de ce dire était une forme de liberté, un choix, une possibilité d’avoir une emprise sur les heures de travail ; toujours dans le sens de son accroissement. L’argent était relégué au second plan dans le discours du plus grand nombre. Jetées par-dessus la haie les revendications pour la réduction du temps de travail. De quarante huit à trente cinq heures en franchissant les étapes de quarante, trente neuf puis trente huit heures, dues au martèlement de l’asphalte par les godillots côtoyant les chaussures féminines en  toutes saisons, sont reléguées aux oubliettes. Aucun cri de colère n’animera plus la rue. Les temps ont changé. Travailler plus pour gagner plus, fait suite à une série de mesures qui sous couvert  d’offrir des avantages, enferme l’humain dans un leurre :  c’est le retour de l’homme/machine.

La recherche a identifié dans les entreprises le stress comme principal facteur de perturbations profondes. Il doit être considéré comme une maladie professionnelle. Le burn out plus connu du grand public sous l’appellation d’épuisement professionnel augmente l’absentéisme. La surmédicalisation qui en résulte ( pas bonne pour la Sécurité Sociale) tente de palier l’angoisse, la fatigue, la dépression. Il met en exergue les difficultés engendrées par le rapport du salarié avec l’entreprise, les conditions de travail, le manque de communication. L’évocation de la pression quotidienne ressentie par une partie des employés dont le mal-être en augmentation agit sur la vie privée, s’explique par la compétition et la rivalité. Aujourd’hui il n’est question que de performance. Même les annonces pour l’emploi spécifient  qu’une expérience est requise pour postuler : les débutants n’ont aucune chance de commencer et d’en acquérir ! En acquiescant  à l’octroi d’heures supplémentaires, l’argent devient un élément de mesure de la performance. A ce titre, la reconnaissance recherchée obtient la satisfaction de son besoin ; car il s’agit dans le fond de besoin de reconnaissance. Celui d’être un gros bosseur, d’abattre de la tâche, de  faire mieux et plus que les autres est à la base de cette demande non formulée. La compétence trace une ligne de partage entre les bons et les médiocres. La récompense couronne l’exigence de bien faire du meilleur, l’éloigne de la fréquentation syndicale qui va à l’encontre de cette attitude, met dos-à-dos des collègues engendrant des conflits de personne. Diviser pour mieux régner. Il n’y a aucune obligation à travailler plus, cela procède d’un choix. Certes, mais le regard porté sur celui qui fait de la résistance en refusant ce principe le maintient à l’écart du groupe, créant des désagréments d’une autre nature. L’absence de reconnaissance donc de la récompense, crée une condition de victime. La démotivation se justifie dans la tendance à en faire le minimum puisque dans la différence gît le «  peut mieux faire. »  L’augmentation des heures de travail occulte la pénibilité des tâches. Si le volume s’accroît aussi aisément, cela signifie que le travail n’est pas fatigant, qu’il est facile. A la limite, le double emploi serait possible. Avoir une heure d’entrée et ne pas en avoir pour sortir démontre non seulement que le salarié devient indispensable, mais qu’il ne possède aucune attraction à l’extérieur plus valorisante que celle-là. La diminution du temps de loisirs, du temps passé avec sa famille, du temps de formation et de perfectionnement, ne constituent pas une privation. Seule compte la démonstration de ses talents doublée d’un goût d’enrichissement non-dit. Pourtant, l’assurance du paiement des heures supplémentaires semble aléatoire. Les services des urgences des hôpitaux en France viennent de  négocier avec le ministre de la santé un étalement des sommes dues depuis des mois. En outre faudrait-il que la gouvernance des établissements accepte le principe de ce financement des RTT,  du surcroît des tâches.

Les trente cinq heures contenaient l’idée que le bien-être physique et psychique étaient important, que la possibilité d’investir ailleurs que sur le lieu de travail autoriserait d’être heureux. En Italie, une expérience tentée par un hôpital psychiatrique de soignants recrutés à mi-temps, a mis l’accent sur la nécessité de diversifier les intérêts. Etre infirmier et libraire ou boulanger ou commercial, c’est-à-dire dans un autre domaine de compétence, permettait de ne pas arriver à saturation de la prise en charge des malades. Les trente cinq heures devaient favoriser le recrutement en employant des chômeurs en guise de suppléance. Tout le monde y trouvait son compte. La facilité avec laquelle a été accueillie la proposition  de travail supplémentaire souligne que quelque chose n’a pas fonctionné correctement. Quand on analyse la demande de prolongation des années de labeur en retardant le départ à la retraite, on s’aperçoit que la perte d’identité sociale est refusée. Le statut et la fonction sociale consolident l’être dans une position confortable, valorisante, lui donnent une dimension d’utilité. Le sentiment de n’être plus bon à rien, qu’à jeter à la poubelle après usage, s’impose de plus en plus dans l’imaginaire de celui qui craint de vieillir. La société en relation avec une économie de marché promeut l’immortalité à chacun : il suffit de consommer ses biens afin d’y accéder. L’épiphanisation, le rajeunissement, séduisent la peur de l’avancée en âge. L’arrivée de la retraite signe le moment  du vieillissement. Il fut un temps où l’attente de ce moment de vacances institutionnelles prolongé était fait d’impatience. La durée de vie n’était pas la même. Un repos bien mérité mettait un terme aux années laborieuses. L’acceptation des trente cinq heures et son enthousiasme n’avaient pas prévu l’érosion du sentiment d’utilité. A moyen terme la sensation de ne plus avoir le temps d’entreprendre à cause de l’absence occasionnée par les jours de repos, a imposé l’idée d’une diminution de la vitalité.

L’édification du nouvel homme/machine n’est pas sans inquiétude pour les spécialistes de la santé. La plupart des accidents de travail est occasionnée par la fatigue. Une baisse de la vigilance amoindrit l’état d’éveil et dissimule les dangers réels. Le sommeil parfois arrive sans crier gare diminuant les possibilités de faire face aux situations inattendues. L’épuisement physique ouvre la porte à l’épuisement psychique : ne supporter personne pas même soi, se traîner d’un jour à l’autre sans ressentir de plaisir. Suivent la perte d’appétit, l’insomnie. La lassitude est un élément du vieillissement. Ce qui se refuse d’emblée s’empare malgré tout de la personne de manière insidieuse. L’excès de l’exercice professionnel accélère le vieillissement puisque les soucis de tous genres affluent augmentés par la peur de décevoir. La surconsommation de travail isole. La gestion du temps devient hasardeuse. Les promesses non tenues de participation à la vie de famille raréfient les échanges affectifs. Quand surgissent les incompréhensions à travers l’absence de reconnaissance, quand les erreurs ne sont pas effacées par la bienveillance, la dépression et ses ruminations mentales débouchent sur le passage à l’acte suicidaire. De 1977 à 1985, le taux de suicide en France à subi une augmentation de 40%. Actuellement le nombre de suicide annuel a franchi la barre des mille ( 1.000.)  Il est le plus fort taux d’Europe. Les difficultés liées au travail sont à mettre en relation avec ces comportements dépressifs.

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