La trahison

Publié dans Le Progrès social n°2655 du 08/03/2008

La trahison ne se cantonne pas à une seule définition. Elle concerne aussi bien les relations individuelles que les rapports institutionnels. Elle consiste à livrer à l’ennemi des informations confidentielles, à abandonner un individu ou une institution en mauvaise posture, à tromper la confiance de quelqu’un de manière inacceptable. La figure emblématique du traître est Judas  Iscariote qui vend l’ami aux romains en le désignant par un baiser. L’histoire aussi du peuplement des Antilles a perpétué de générations en générations une méfiance envers le semblable. Cette méfiance  repose sur un ressentiment : celui de n’avoir pas voulu ou pas pu retenir ces captifs que le bateau négrier transformait en esclaves. L’adage «  komplo à nèg, komplo à chien » en dit long sur l’incapacité à accorder sa confiance à l’autre. Le dénigrement  a condensé le mépris autour du phénotype, comme si le groupe d’appartenance était pire que n’importe quel autre. On aborde là les rives du manque à s’aimer. La trahison met en jeu un processus de défiance qui affecte l’intimité profonde de l’individu en le rendant incapable d’assumer une relation.

  • La trahison d’amitié affecte le lien de confiance. Lors d’un moment propice à la confidence, les choses d’une vie inconnues de la parentèle ou du partenaire sont déposées dans des oreilles jugées complaisantes ou complices. Les secrets partagés avec celle ou celui sur lequel on croit compter en toute circonstance, sont divulgués sans raison apparente. Le plus grave c’est que certains secrets sont susceptibles de nuire ou à la vie de couple, ou aux rapports avec autrui. Elle installe une incompréhension doublée d’étonnement quand le service rendu, en l’occurrence un prêt d’argent, éloigne la personne aidée. La fuite ou la fâcherie sont les éléments qui oblitèrent le remboursement. Les procès ne sont pas valables en absence de reconnaissance de dettes.
  • La trahison politique est tellement courante qu’elle ne suscite pas de grand étonnement. Changer de camp pour des raisons multiples, financières, de continuation du pouvoir, narcissiques ( ne pas être exclu de la scène politique) justifie l’affirmation de la disparition du clivage gauche/droite. Tous enferrés dans le même système de pensée. Aucune différence de point de vue. Le mieux-être de la masse des travailleurs, la réduction de la distance des classes sociales, l’aide aux plus démunis, c’était le rêve d’un temps révolu. L’avenir appartient aux riches, aux nantis, qu’il faut encourager. Il est vrai que cette époque d’ouverture n’autorise pas la destitution de celui qui conclut de nouvelles alliances, ne l’oblige pas non plus à être inscrit dans le registre du déshonneur. L’ère stratégique est à la confusion.
  • La trahison amoureuse et conjugale, malgré sa fréquence est évoquée comme une blessure inaltérable. L’exemple type est : «  Il m’a quitté pour ma meilleure amie, à qui en vouloir ? » Au féminin, cette attitude est moins disqualifiant, certes, l’amour-propre en prend un coup. Mais l’effondrement narcissique du mâle face à cette évidence bouleverse l’ordre des choses. Le trouble est accentué par le partage avec un membre de sa famille du corps du partenaire. La sœur, le frère, sont voués aux gémonies parce que l’hypocrisie est le support de la trahison. Quand les rencontres familiales n’ont pas laissé filtrer les liens du désir, le «  faire comme si »  de sainte-nitouche engendre de la culpabilité. Le manque de discernement, de clairvoyance retourne la faute sur soi. On s’en veut d’avoir tant de naïveté. La question du dévoilement des paroles échangées dans l’intimité avec son partenaire avant la vérité, concernant cette personne, envahit la pensée. La fierté se conserve tout comme l‘estime de soi en pareil cas.

Les sentiments engendrés par la trahison varient en intensité selon la personnalité. L’abandon ressenti par quelques-uns révèle des histoires d’enfance mal digérées, une rivalité jamais liquidée envers le parent du même sexe, le divorce ou la séparation douloureuse des géniteurs, les mensonges en guise de justification du lâchage de la responsabilité parentale. S’ensuit une désorientation, renforcée par le sentiment de destruction. D’autres dont l’univers devient hostile, développe une méfiance envers tout le monde sans critères objectifs. Le comportement « parano » devient leur quotidien. Ils restent sur le qui-vive. Et si d’aventure en s’oubliant un peu, ils se laissent aller à une quelconque confidence, la crainte de la répétition de la trahison s’impose à l’esprit. La peur de l’échange les cantonne dans un silence jugé méprisant. Sur le plan culturel, le silence est mal vécu. La mise à l’écart vient s’ajouter à la déception. D’autres encore ont des réactions psycho somatiques : poussées de boutons, psoriasis, écrivent sur leurs corps l’ampleur de la désillusion. Par ricochet, la trahison va mettre en place un processus défensif : la haine qui entretient le désir de vengeance.

La sempiternelle question de la cause de la trahison, hante les jours. La rancune inconsciente tapie au fond du vis-à-vis, engendrée par une parole malheureuse, une conduite estimée inappropriée surgissent lors d’une occasion pouvant mettre en difficulté l’ami. L’envie, aussi, est une raison qui trouve une justification à l’entourloupe. Démolir celui considéré comme un privilégié met un baume sur son inconsistance. Le besoin d’humilier ne gomme pas la reconnaissance d’une place de confident, importante aux yeux des autres : exister par ce biais de la confidence et le démontrer.

Les réactions du trahi comportent des variantes pas très significatives. En général elles s’alignent sur quatre schèmes :

  • Ne rien dire, en gardant tout pour soi. La relation continue comme si de rien n’était. La régulation de l’indifférence ne supprime pas la possibilité d’un débordement futur.
  • Attendre le moment propice et rendre la pareille. « La vengeance est un plat qui se mange froid. »
  • Abandonner l’autre sans explication. L’installer dans une incompréhension est un révélateur. Il n’arrive pas à relier cette conduite à la trahison. C’est dire qu’il ne se sent coupable de rien.
  • Aborder le problème et en parler sans détours. Le soulagement attendu n’est pas à la hauteur des espérances, quand le déni essaie d’instiller le doute, mais la confrontation permet de stopper le jeu de dupes.

Reste à en faire le deuil de cette trahison : condition nécessaire à l’installation de l’oubli. Faire calmement le point sur l’échec d’une relation, essayer de comprendre le bouleversement intime sans banaliser ni exagérer les problèmes, est une démarche constructive. Passé le temps de la déception, l’important est de ne pas se fermer à l‘autre. Continuer sa vie oblige à  redonner sa confiance aux personnes de son choix. Tous les humains ne se ressemblent pas. Cependant il faudrait éviter de les idéaliser et se dire que les défauts et les qualités font partie intégrante de l’être. La nature de l’âme spontanée sous l’effet d’évènements retors a tendance à se mettre en retrait. L’avancée dans le devenir oblige à prendre le risque de communiquer. Vivre c’est aussi prendre un risque.

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