La sempiternelle plainte

Publié dans Le Progrès social n°2659 du 05/04/2008

Au «  Bonjour comment allez-vous ? », Il est habituel de s’entendre répondre : « Couci-Couça, moyen, pas trop bien. » Se bien porter est déjà un élément susceptible de déclencher la jalousie. Il faut absolument se préserver de l’envie. Alors la moyenne, même en santé est acceptable.

Le bien-être est un critère de richesse : bien se nourrir, recevoir des soins coûteux qui maintiennent en forme permanente, supposent un niveau de vie très élevé. L’afficher sourire au vent est une chose, mais dire au : « Bonjour comment allez-vous ? » « Très bien, je suis bien. » semble être une provocation. Cela devient indécent face à la multitude de ça pourrait aller mieux, nez froncé sur la lèvre supérieure retroussée.

Auparavant, la rudesse des comportements interdisait d’égrener ses malheurs. La survie était à cette condition. La société de la misère ne se prêtait point aux épanchements intimes. Point non plus de halte à la difficulté du quotidien. Avancer, serrer les dents, pourvoir à la nourriture des nombreux enfants, leur assurer l’indispensable étaient des préoccupations essentielles. La perspective d’avenir : la construction de la maison ne hantait pas les rêves. La satisfaction du besoin de sécurité annonçait la première étape de la condition de mère sur laquelle tout était centré.

Quel temps lui restait-il pour se consacrer à sa personne, contempler ses brisures internes, les faire surgir dans une conduite dépressive ? A peine les enfants élevés, il fallait prendre part à l’éducation des petits-enfants, les garder quand la fille ou le fils s’enrôlait dans le BUMIDOM pour un gain qui suffisait juste à se cantonner à l’essentiel.

Femme de courage, l’amertume et les pleurs ne s’exhalaient qu’à l’occasion des décès de proches ou de connaissances. Ce qui s’exprimait là, la culture le permettait. Combien de sanglots incoercibles ont accompagné des défunts à leur dernière demeure ? La mort de personnes très éloignées affectivement, à peine fréquentées justifiait-elle tant de larmes ? L’explication était ailleurs. On pleurait sur soi, sur la deveine, le mauvais sort, les crispations contenues ; l’occasion de l’enterrement était propice au laisser-aller.

Les garçons moins que les filles encore n’avaient le droit de pleurer. Se faire traiter de mauviette ou d’homme à robe serait trop blessant. L’éducation rude qu’ils recevaient, accompagnant les hommes et n’accomplissant que des travaux à l’extérieur de la maison aguerrissait le caractère. L’observation des conduites adultes et leur imitation avaient structuré la rudesse des mots, ignoré les caresses du corps dont le toucher n’était que poussée brusque.

L’observateur étranger était incapable de déceler la somme de tendresse qui se travestissait dans l’aide sans condition, la solidarité, le partage. La douleur ne s’entrapercevait qu’à travers les mimiques de la face : douleur du corps accompagnée de rictus et de  sifflements gradués selon l’intensité. Aucune plainte ne fusait ; seuls les cris annonçaient le malheur. Longs hurlements pour un départ définitif imprévu ou cris gutturaux pour un décès attendu, la peine se communiquait à l’entourage.

Les résidus du refus de la faiblesse se constatent encore dans l’application des prescriptions médicales d’antalgiques. A l’hôpital, le en cas de besoin n’a pratiquement pas d’utilité, alors que les soignants malades à leur tour sont les plus douillets, les plus demandeurs de prise en charge de la douleur. Ils ne sont pas des cas isolés.

Aujourd’hui, la plainte s’est généralisée. Elle a acquis un droit de cité jusqu’à donner quelquefois dans l’impudeur. Le sujet qui parle de sa plaie se croit obligé de défaire le bandage afin de la montrer. La narration de son origine est banale, trop banale. Il justifie sa souffrance en la livrant aux regards, non pas pour la rendre crédible, mais pour lire dans les yeux de l’autre l’apitoiement.

S’exhiber semble devenu nécessaire avec l’avènement de l’image. Le plus horrible  et le plus beau  sont tout aussi attractifs ; la douleur ne saurait seulement se dire. A table, dans les lieux festifs, au moment des courses, au travail, la plainte réitérée s’adresse aux  sensibles et aux indifférents. L’attention soutenue l’amplifie, les commentaires qui l’interrompent de façon momentanée donnent à la reprise une nouvelle tonalité.

Ce changement de comportement s’est opéré d’abord sur le plan social. La société du paraître et sa fierté ne sont plus d’actualité dès lors que les aides financières encartent des groupes d’ayant droits. Il est normal que des individus puissent bénéficier de moyens de subsistances dans une île où le taux de chômage est de plus de 35%.

Il est moins concevable que rien ne soit mis en place de manière adaptée pour leur permettre de conquérir une dignité perdue. Qu’on se souvienne de l’établissement de l’allocation parent isolé qui a jeté des couches au petit matin des géniteurs et privé de reconnaissance paternelle un grand nombre d’enfant. Après trois ans nul ne songe à se rendre au bureau de l’Etat-civil où le nom de la mère jette le doute d’une paternité avérée.

La demande plaintive s’enroule autour des manques, des produits de première nécessité. La pauvreté s’étale sans discours dynamique d’une quelconque espérance. L’idée du droit s’est muée en une espèce d’accusation du système incapable d’éviter une telle situation. Le système, c’est tout le monde : l’Etat c’est aussi le système et aussi tout le monde : «  Vous êtes tous responsables. »

Le pas est franchi, la condition de victime s’est gravée dans le registre de l’imaginaire. La victime ne se débat pas : elle accepte le sort qui lui est fait. Elle ne sait pas que c’est elle qui donne consistance au bourreau. Ils sont l’un et l’autre liés inextricablement. L’acceptation d’une condition victimaire détermine la conduite plaintive et faite de l’autre une entité maternelle qui se modèle sur un principe nourricier.

A partir de là les demandes, les attentes sont multiples. Il faut pourvoir aux besoins vitaux. La seconde étape, celle de l’expression de la douleur, relève de l’arrivée de l’homme tragique. Le bonheur promis grâce à l’éternelle jeunesse et à l’absence de souffrance, tarde. Les nombreuses insatisfactions viennent de la croyance en cette plénitude attendue de la surconsommation. Le plein d’achats ne comble que l’orgueil et non les tourments de l’âme. L’élévation du niveau de vie a imprimé une distorsion à la retenue de l’intime. L’expression verbale laisse passer la plainte : plaintes du corps. Certains jours, il faut avoir du temps devant soi ; car juste dire : « Comment allez-vous ? » provoque une chaîne infinie de maux ressentis dans toutes les parties du corps. Des rhumatismes culturels à la grippe de saison, passe encore ; mais les canaux carpiens d’une main l’autre ajoutent au panorama de la souffrance.

La revendication publique d’aide psychologique, à bien y regarder, démontre que les directives d’orientation ne sont pas suivies. Chaque oreille nouvelle entend un discours  qui s’apparente à un abandon. La sempiternelle plainte désignant le corps comme mauvais compagnon, il fait mal en permanence, dissimule la douleur de l’âme. Elle alimente une relation, forme originale de communication, et donne un statut au plaignant.

Prendre part au mal-être en écoutant, sans se hasarder à suggérer une solution c’est rester dans la bienveillance. Vous en serez remercié. La plainte tient lieu de vie. Une dame traumatisée par le dernier séisme ne cessait de parler de sa peur permanente et de son stress. Son amie s’étant renseignée sur la prise en charge psychologique et la gestion du stress, lui a suggéré de se rendre au centre Médico psychologique de sa commune où elle pourrait bénéficier de consultations gratuites. A partir de ce moment, cette dame ne s’approchait plus d’elle et lui faisait un signe de la main au loin, en guise de salut.

La sempiternelle plainte remplit une fonction : elle contribue à entretenir le destin tragique et injuste d’un oublié de la sphère céleste. Mais jamais un poing ne se dresse vers le ciel.

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