Les morts-vivants dans la culture antillaise

La mort demeure un mystère combien même elle serait annoncée par le pronostic médical qu’elle défie parfois dans l’étirement du temps. La culture lui donne sens en l’apprivoisant par le biais de croyances observées et apprises qui modèlent ses représentations.

La première : la mort est destin, hisse Dieu au premier plan. Il décide seul de la durée de vie. Dès le jour de sa naissance, la date de sa mort est inscrite dans l’humain. On ne meurt pas avant son heure. Quand le survivant y échappe par miracle, il conservera l’intime conviction non pas d’avoir été protégé par Dieu, mais que son heure n’était pas venue. Le décès d’un enfant à l’avenir prometteur, ayant des aptitudes d’une logique acquise, s’explique par le fait que le paradis ouvre tôt ses portes aux gens intelligents : « Trop beau, trop intelligent pour rester sur terre. » L’explication est à rechercher dans la punition de l’effet de fascination. On entend murmurer que les dieux sont jaloux.

Dans l’imaginaire Dieu apparaît comme un dieu de contradiction : il détient le pouvoir sur les éléments, cyclones, séismes, punit aussi les méchants. La main divine, la malédiction en porte témoignage quand il sanctionne le malfaiteur en lui infligeant des maux multiples et en cas de récidive le contraint à la mal mort. La mal mort est une souffrance intolérable, une longue agonie augmentée du déparler qui n’est pas un délire mais une décharge de conscience expurgée. Il est révélateur du mal commis. Le bon chrétien bénéficie de derniers moments apaisés. Il y a donc une bonne et une mauvaise mort selon la décision divine.

La seconde représentation admet que le maléfique prend le pas sur le divin. On peut mourir avant son heure par unique volonté d’un malfaisant. La mort est provoquée. L’homme interfère dans les projets de Dieu et les contrarie. L’une et l’autre représentation sont intégrées dans la mémoire collective.

En cas de mort provoquée, le défunt erre sur terre attendant le jour de son jugement dernier. Le royaume de l’au-delà tient rigoureusement ses comptes. Personne ne peut y pénétrer avant son tour. La victime tombe sous le coup d’une double peine : quitter la vie avant décision divine, attendre sur terre en étant invisible.

La mort provoquée

Dans les temps reculés, celui qui voulait tuer à distance une personne, faisait la traversée en bateau pour rejoindre l’île de Sainte Lucie où un sorcier réputé faisait apparaître l’image de la victime dans une bassine d’eau et lui enfonçait une épée à la place du cœur en prononçant le mot mort. Par-delà la mer, la magie analogique opérant, elle décédait sur le champ. L’évolution des pratiques magiques et sorcellaires a mis au rebut cette méthode sans abolir la croyance en la puissance du manipulateur des forces occultes. Magie et sorcellerie restent prégnantes dans la culture. Elles ont leurs praticiens, leur panthéon, leur cosmogonie, leurs lieux, leurs domaines d’interventions. Elles se différencient et s’interpénètrent dans le magico-religieux quand les choses cultuelles s’emploient dans les pratiques sorcières.

La magie est un système de rites et de croyances dont l’homme attend la disparition de ses conflits réels ou supposés, présents et futurs avec comme finalité le bonheur et la satisfaction de ses désirs. Elle s’oriente vers deux pôles : la magie blanche curative et préventive, la magie noire destructrice et offensive dite sorcellerie. Les praticiens de la magie gadé-zafé ou dormeuses affirment être le contraire du sorcier qui détruit, désunit, blesse et tue à la demande d’un client. Il manipule les forces occultes. Guérison, protection, désenvoûtement, fixent l’action du gadé-zafé dans une spirale du bien. Le quimboiseur est associé à une force dominatrice qui lui permet de sortir les esprits (revenants, fantômes en France) des maisons hantées et de les replacer dans leur tombe. Le phénomène de hantise expédie un ou plusieurs décédés dans un logement dans le but de semer la zizanie chez ses habitants. Le marabout d’origine africaine, le praticien hindou ont chacun des caractéristiques de prise en charge dans laquelle la mort provoquée est absente. Le gadé-zafé n’identifie pas le choc en retour (retour à l’envoyeur de l’acte sorcellaire) comme une action destructrice, mais comme une justice réparatrice. L’originalité dans la manipulation des forces occultes, est que personne ne se reconnaît sorcier, donc fauteur de troubles et de désordre. C’est la rumeur populaire qui vous fait sorcier.

Les lieux magiques : carrefours (trois ou quatre chemins, les trois chemins ayant une puissance supérieure), mer, rivière, embouchure, église, chapelle et le cimetière, lieu de tous les dangers, sont les réceptacles d’objets de toutes sortes, supports de sauvetage ou de destruction, individuel ou groupal. La cosmogonie est peuplée d’êtres surnaturels effrayants ou séducteurs qui secrètent l’histoire de la création du monde, celui du peuplement de la Guadeloupe.

Les voults utilisés dan la mise à mort, sont des figurines dans lesquels les épingles sont enfoncées provoquant des douleurs atroces aux victimes jusqu’au coup final à la place du cœur. Les termes scientifiques de ces attaques sont : douleurs arthrosiques, infarctus, embolie pulmonaire, transpositions réelles des causes provoquées par l’occulte. L’imaginaire en fournit une tout autre lecture. Accidents de voiture, noyades, maladies infamantes, font partie de la panoplie des manipulations secrètes dans les descentes abyssales de l’enfer. L’agresseur aux multiples visages dont le dessein est révélé lors de consultation chez le gadé-zafé, a pour mobile essentiel la rivalité et la jalousie. Faire disparaître un gêneur est fonction de la somme demandée par l’officiant. L’enrichissement, lui, dévoile la cupidité dans l’offrande d’une âme innocente au gardien de la jarre gagée. Lors des révoltes des personnes réduites en esclavage, les colons craignant la perte, ont enfoui leur trésor entassé dans les jarres portées par un domestique. Après l’enfouissement, ils tranchaient le cou du témoin faisant de lui le gardien de la jarre. L’argent maudit était donné en rêve des décennies plus tard à un individu, au hasard, l’obligeant à passer un pacte avec le diable. Une mort inattendue, un enrichissement soudain, la mise en accusation s’étalait en rumeur.

La mort provoquée plonge dans l’errance les défunts qui attendent l’heure d’entrer dans l’au-delà. Invisibles, ils restent dans les enclos des lieux de vie. Leur présence est décelée par les chiens et les personnes nés-coiffés qui perçoivent les ombres fugitives. Chair de poule, sensation de cheveux qui se dressent sur la tête, impression d’être frôlé, la parentèle est sujette à la piloérection, une réaction de l’axe émotionnel face à la peur, la menace, la surprise ou le choc. Inoffensifs et silencieux, la venue de l’exorciste ou du gadé-zafé n’est pas requise, contrairement à la présence des revenants levés dans leur tombe à des fins de hantise des maisons.

Les morts ne sont pas morts

Traditionnellement, quand le corps mort était exposé dans la maison, on veillait à l’ordonnancement de certains rituels qui devaient empêcher son retour. Les miroirs voilés, les récipients d’eau recouverts, qui pour éviter la séduction à l’instar de Narcisse, qui pour protéger l’entourage de la souillure, remplissaient une fonction de renoncement aux choses terrestres. Il devait s’en aller. Cela lui était signifié par l’eau du bain lancé après la dernière personne du cortège funèbre. L’implantation de funérarium, a gommé ces rites. La veillée, nuit d’accompagnement était suivie par un éclairage symbolique du chemin après l’enterrement par une bougie allumée en permanence dans la maison neuf jours durant. Pendant cette période chaque soir, s’organisait une prière en commun, clôturée par un moment de convivialité. La neuvaine terminée, on estimait que l’âme du défunt avait quitté le monde des vivants. Les messes aidaient à sa félicité. Mais les morts ne sont pas morts. Il existe des canaux de communication entre les deux mondes. Les décédés viennent en rêve prodiguer des conseils, donner des remèdes, des avertissements. Plus perturbants, ils se manifestent en touchant les endormis, les rouant de coups par désapprobation. Les causes : rites mortuaires non respectés, non accaparement du don magique. Le plus souvent, c’est une femme qui subit les manifestations d’un bienfaiteur qui lui lègue un don magique ou de voyance. Ignorance ou refus délibéré, le non accaparement du don magique déclenche des signes de mécontentement : impression d’une présence, poids sur le dos durant le sommeil dont elle ne peut se débarrasser, claques. L’apaisement de l’âme des morts génère de actions de protection : crucifix accroché au-dessus de la porte d’entrée, parfumages, lampe à huile éternelle. Alors que les gad-cô, chevalière montée, ceinture rouge à même la peau, font barrage aux maléfices et à la mort provoquée.

Rite de mort pour la paix des vivants, la Toussaint assigne à chacun un territoire où l’humain conserve le droit d’honorer ses défunts sur le sien qu’ils ne devraient pas quitter.

La permanence de l’interprétation des signes annonciateurs d’un décès, chien qui hurle à la mort, papillon noir aperçu le jour, bouteille d’huile cassée, fourmilière affolée, dénote le rapport singulier entretenu avec un système de pensée. Hier la peur de mourir avait édifié son apprivoisement. Dès l’âge de vingt cinq ans, les personnes cotisaient à la mutuelle Mare Gaillard, la concession au cimetière était réglée, en espérant un bel enterrement. Parfois le tombeau construit, jusqu’au vêtement, drap aussi dans l’armoire, participait à l’organisation. Ces démarches avaient une double fonction : assumer le départ, contenir l’anxiété. Aujourd’hui, la mort aseptisée est redoutée d’autant plus que la médecine et l’esthétisme nourrissent des promesses d’immortalité ou d’éternelle jeunesse. Puis l’angoisse existentielle face à une vie toute tracée, l’idée du néant dans l’après, la crainte d’infliger de la souffrance en mourant à ceux qu’on aime, génèrent de l’anxiété à intensité variable. Le paroxysme est atteint quand la thanatophobie paralyse la pensée. Le thérapeute dès lors, doit accompagner quand l’insurmontable submerge.

A se poser la question de la rationalité de la mort provoquée, c’est tenter de déconstruire un corpus de croyances lié à la culture. Cette dernière façonne la vision du monde, l’identité, les comportements et les relations sociales. La conviction profonde sur le monde, sur soi-même, sur sa place dans l’univers, inclut l’organisation de mythologie, de religion, de spiritualité qui donnent sens à la vie. La relation entre culture et croyance peut être une source d’enrichissement ou de tensions lorsque ces croyances entrent en conflit avec les valeurs sociales ou les droits universels. A tenter l’interprétation de la mort provoquée, je dirais qu’elle est une explication à une mort non acceptée, entachée de suspicion. Elle semble être le moteur d’une culpabilité inconsciente du groupe, ce qui permet de maintenir sa cohésion. Mais cela peut faire l‘objet d’un autre débat.

 Fait à Saint-Claude le 7 février 2026

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