L’uniforme scolaire

Publié dans Le Progrès social 

L’uniforme caractérise un corps de métier, un groupe social, une appartenance. Il symbolise quelque fois l’ordre, la discipline sous-tendu par l’obéissance à une hiérarchie reconnue. L’armée est la représentation par excellence de cet ordre établi.

Cependant, l’idée d’égalité s’aperçoit dans sa volonté d’intégrer à un niveau identique les individus d’horizon divers. Le simple soldat a la possibilité de monter en grade, d’apprendre un métier, de se spécialiser. La police, la gendarmerie garant de la loi  et de son respect se distinguent  des avocats et de leur longue robe noire au jabot blanc. Les fonctions dont la base s’appuie sur la notion de justice empruntent des routes divergentes. Répression d’un côté, défense de l’autre, l’uniforme inspire de la crainte ou de la réassurance. La peur du gendarme est presque égale à celle de Dieu. Le bleu de travail de l’ouvrier, la blouse blanche des professions médicales et para médicales, signent l’affiliation à une catégorie professionnelle. A n’importe quel point du globe ils sont assurés d’une reconnaissance. Identification pour le large public, identification entre eux et facilitation de l’échange.

Chaque uniforme contient son explication propre tout en conservant les notions princeps de généralisation, d’indifférenciation, de groupe contraire à la notion d’individualisation. Le groupe signe la mort de l’individu dans le sens où il l’annule.

Le mois de septembre a ramené dans les écoles des enfants qui de loin se ressemblent. Cette impression est due à l’habit identique qu’ils portent. Le tee-shirt vert, orange, rouge, blanc, le corsage à carreaux est prolongé d’un pantalon  de type jean. Aujourd’hui l’uniforme s’est généralisé  et personne n’en conteste l’usage. Les écoles privées tenues par les religieuses, ont été les premières à imposer le même vêtement pour toutes. Les garçons n’étaient pas admis en ce lieu.

Jupe à carreaux, rappelant le tissu écossais, corsage blanc, désignaient socialement celles qui les revêtaient. Elles étaient issues d’une classe sociale aisée ou tout au moins au-dessus de la moyenne ayant fait le choix de monnayer l’acquisition des connaissances de leurs héritiers. Elles appartenaient à une caste de privilégiés distinguée : tenue obligée. Pas de gloussement sonore, pas de bousculade à la sortie, tête droite, trajet direct du pensionnat à la maison, les jeunes filles étaient conscientes du regard des autres. Tenir son rang en dehors de l’institution était une règle exprimée par la direction des enseignements.

Ecoles de filles, écoles de garçons, la séparation des sexes correspondait à l’application d’une morale rigoureuse porteuse des  empreintes de la religion. La laïcité, à l’époque, n’imposait aucune rigueur vestimentaire. Les catégories sociales se côtoyaient, évaluant mine de rien la qualité, le prix, l’origine de l’habit. Confection maternelle, travail de couturière, achat de boutique luxueuse ou de magasin bas de gamme, les mères jaugeaient l’usure, l’apprêt, la matière et la coupe. Les plus habiles investissaient dans l’achat du tissu, taillaient et cousaient le modèle à la mode, gommant l’envie d’une jeunesse en devenir.

La différence s’apercevait à travers le volume de la garde-robe, la qualité et la quantité des chaussures, l’élégance de la coiffure. Le lundi, l’arrangement des cheveux supposait un passage le samedi en salon, en même temps que l’adulte. La pratique de l’abonnement chez le coiffeur n’était qu’à ses débuts. Personne pourtant n’était mis à l’écart à cause de son aisance financière apparente.

Chez les garçons, la disparité sociale était moins visible puisque la tenue vestimentaire se réduisait à la chemise unie ou à carreaux. Avec la chaleur, la mode du nylon gaufré ou non n’avait pas réussi à détrôner le coton. Puis les garçons semblaient moins soucieux de leur apparence extérieure quand bien même la gomina stylisait leur coiffure. Les paires de baskets luxueuses n’existant pas, les agressions n’étaient pas dirigées sur ces pieds installés dans un confort optimum. Il était une fois la sérénité de la fréquentation de l’école.

Les temps modernes et l’élévation du niveau de vie ont autorisé l’étalage de l’avoir et d’un pseudo luxe souvent imité. L’institution religieuse a ouvert sa porte au genre masculin assujetit à l’uniforme à son tour. La démocratisation de la posture a permis la permanence du décolleté, le port du short pour les deux sexes, la démonstration d’une mode de catalogue introduite dans les classes depuis le primaire.

Les disparités de strates sociales suscitaient l’envie et la jalousie. Combien de jeunes filles ont été rossées par deux voire trois autres au moment de la récréation sous un prétexte futile, le vêtement déchiré ou strié de feutre, le collier cassé. Combien de garçons se sont fait enlever la casquette ou les baskets dernier cri sur les marches de la sortie devant des indifférents ou des moqueurs. La honte au front et la haine au cœur, la vengeance cachaient un cutter dans le cartable. La plupart des passages à l’acte n’ont pas comme mobile aujourd’hui le vêtement. Les objets : montres, bracelets, chaînes, téléphones portables, MP3, cristallisent le besoin de vol des délinquants en situation d’échec et en  rupture avec ce monde de la connaissance refusée. Mais les projections au sol avec perte de la chose convoitée aux pieds  ne sont pas recensées dans les déclarations des délits. Il est difficile d’en parler. Les chaussures sont parties intégrante de l’habillement.

Actuellement, l’école laïque en grande partie a opté pour le port de l’uniforme. De la maternelle au collège, certaines communes accréditent le gommage de la différence. Les petits déjà comprennent qu’ils sont tous au même endroit et qu’ils ne peuvent s’égarer. Le passant les reconnaîtrait. Cela procure une sécurité interne. Ils sont inclus dans un groupe dont ils se sentent solidaires en grandissant en même temps.

L’école devient synonyme de fraternité, de plus en plus aussi de fierté avec les statistiques désignant le taux de réussite aux examens. A l’instar de Polytechnique, l’appartenance peut conforter l’idée d’être parmi les meilleurs. Ne pas rester en marge de, se considérer comme, conditionnent l’investissement intellectuel. Au contraire le discrédit jeté sur la mauvaise école à laquelle l’adresse ne permet pas d’échapper, donne envie d’enlever le tee-shirt à la sortie, de le dissimuler dans le cartable. Les critiques d’autrui à l’égard des lycéennes offrant à tous les yeux la naissance des seins, le ventre, les cuisses, culpabilisent les parents. Ces derniers affirment qu’un changement de vêtement est probable en dehors de la maison, à leur insu. Le matin voit partir les enfants avec des habits présentables ; ils rentrent après les cours sans modification vestimentaire.

Les remarques des enseignants blessent l’amour-propre des élèves interpellés et génèrent parfois une attitude de provocation : plus court, plus décolleté, plus serré. Le cadre de la rivalité est posé. Si les scolaires doivent avoir de la correction, les professeurs qui sont leur modèle ne peuvent déroger à la règle. Ils échappent à l’uniforme obligatoire. Avant de formuler une désapprobation il faut donc s’assurer de sa propre absence de fantaisie.

La mode garçonne, pantalon au milieu du postérieur, slip apparent, est adoptée par des filles voulant faire démonstration d’une grande liberté. Empiétant un domaine réservé, elles bravent les interdits et lancent des défis. Raillées par la gent masculine décontenancée, elles hissent le sexe de femme et son désir à la hauteur du leur. Le corps dissimulé et montré est prêt à l’affrontement. Passant de la faiblesse à la force, il se moque des forçages et des tournantes. Il peut à l’occasion détenir le pouvoir : celui de soumettre à sa volonté. Le principe étant que «  la meilleure défense c’est l’attaque » de leur point de vue.

Pour ou contre l’uniforme scolaire, le débat devrait s’instaurer autour du nivelage des disparités sociales, du respect de l’institution, de la liberté vestimentaire.

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