Merci de m’avoir nommé marraine de ce séminaire, bel outil de réflexion qui a le mérite de porter un éclairage sur la santé mentale d’une population confrontée à ses manques, ses peurs, mais aussi à l’espérance d’un avenir meilleur. J’en suis très honorée.
Le monde va mal, il est en pleine déliquescence. La Guadeloupe fait partie du monde et ne saurait échapper au marasme généralisé. Cependant, la santé mentale des guadeloupéens est une préoccupation qui depuis l’an 2000, après une vaste enquête prolongée d’un colloque, n’a donné lieu à aucune édification de structure en relation avec les besoins réels. A défaut de prévention, un programme de prise en charge et de soins aurait pu être élaboré. 26 ans après, le constat est alarmant.
Le travail qui devrait être un facteur d’épanouissement signale par son taux d’absentéisme de 6, 29% en 2024, l évidence de malaises. La souffrance entendue est révélatrice de difficultés interpersonnelles au sein des équipes, mais aussi de tiraillements avec la population puisque le conseil départemental a en charge des structures liées à la solidarité et l’action sociale, l’éducation, l’aménagement du territoire. Les causes les plus fréquentes du mal-être au travail sont :
– Le pouvoir et sa structure pyramidale dans une volonté d’abolir les initiatives et de maintenir le schéma domination/soumission.
– Le racisme, le sexisme, le harcèlement moral et sexuel, qui sont des éléments générateurs de stress, d’autant plus qu’ils sont difficiles à prouver. Les victimes se taisent par honte d’être dans une spirale qu’elles estiment infâmantes.
– La mise au placard, les humiliations devant le public qui détruisent à petit feu l’estime de soi.
– La rétention d’information est un indice révélateur de compétition. Composer avec la rivalité des collègues dévoile l’ampleur de l’exigence de performance qui met sous pression.
Comment être toujours opérationnel quand les conditions de travail influencent le qualitatif : l’exiguïté des locaux, l’absence de ventilation ou son insuffisance, le bruit qui perturbe la vigilance et le rendement. Ne rien obtenir de l’indispensable demandé érode l’ardeur à la tâche : « j’ai acheté le matériel pour faire dessiner les enfants en difficultés » confie une éducatrice. S’installent la lassitude, la démotivation, la non-reconnaissance dans des plaintes égrenées jour après jour. L’existence de matériel inadapté ou obsolète ne justifie pas son renouvellement. L’introduction de nouvelles technologies par une mise en place d’une formation rapide et insuffisante accroit la crainte de ne pas être à la hauteur ou de faire des erreurs.
– La surcharge de travail. Être confronté longtemps à des frustrations et à des problèmes sans issus aboutissent à une déshumanisation menant à l’épuisement professionnel, au burn out et quelquefois à l’alcoolisme.
– La relation avec le public est sujette à controverses. La famille semble être devenue un lieu d’urgence sociale. La difficulté d’assurer la prise en charge se voit renforcée par des demandes abusives et des besoins immédiats non tempérées par la réflexion. Les incivilités des usagers s’inscrivent dans un comportement nouveau, révélateur d’une population d’ayant droits. Comment gérer ces personnes qui identifient le travailleur social au système, l’accusant d’être défaillant et incompétent ? L’accumulation des faits subis génèrent des troubles multiformes : anxiété, déprime, stress, perte d’appétit, insomnie, fatigue, troubles de l’humeur, agis en fonction des moyens de défense de l’employé. Les tracas professionnels ont des répercussions sur le couple, sur la famille. L’épuisement émotionnel interdit de partager pleinement la vie des autres. L’irritabilité ne permet pas de contenir la colère intérieure qui surgit sous un prétexte futile, en inadéquation avec la cause.
A observer la population toute entière, sa santé mentale est tributaire d’agents perturbateurs liés à :
– La sphère économique : chômage élevé, inégalités sociales, coût de la vie, difficultés d’accès à l’éducation et aux soins.
– La disposition identitaire : sentiment de perte de repères culturels, difficultés à définir une identité entre héritage africain, réalité antillaise et culture européenne.
– La partition historique : traumatisme de l’esclavage et de la colonisation aggravant un sentiment d’injustice et de non reconnaissance dans l’impossible réparation.
– Le creuset humanitaire : non-lieu du procès du chlordécone, envahissement des sargasses, problèmes de distribution d’eau, actualisant le sentiment d’abandon.
– L’absence de perspective d’avenir des jeunes. Existe-t-il un plan de formation suffisamment ambitieux qui paverait la voie à des diplômes correspondant à la réalité du pays sans obliger à des déplacements non voulus ? Tout le monde n’a pas les ressources financières requises pour ce faire. A jouté à cela :
– La violence qui cause des ravages de plus en plus grands dans la sphère familiale.
Être marraine dans notre culture, c’est remplacer la mère, augmenté d’un pouvoir de bienveillance accrue, semblable à la magicienne qui d’un coup de baguette diluerait les impossibilités. A défaut d’éliminer les obstacles au mieux-être, des pistes peuvent être proposées dans le monde du travail notamment.
1. La mise en place de groupe de paroles tous les quinze jours à la demande des équipes,
2. Des actions de prévention des risques professionnels et psychosociaux,
3. Un référent harcèlement.
S’agissant de la population, il incombe aux responsables de mettre en place :
– Des politiques sociales pour aider les personnes les plus vulnérables.
– D’édifier des structures pour adolescents en corrélation à leurs dysfonctionnements. Trop âgés pour bénéficier d’un accompagnement pédiatrique, pas suffisamment grand pour intégrer les institutions pour adultes, les adolescents n’ont pas d’espace adapté à leurs besoins. La rencontre/psy se fait à la demande des parents alors que nombre d’entre eux, dirigé par le bouche à oreille avance seul, timidement, dans les lieux pour tous. Savoir que dans un centre dédié à leurs besoins spécifiques, il leur serait plus aisé de côtoyer d’autres semblables, sans appréhension. Se rendre compte que ceux du même âge ont aussi des tourments, faciliterait l’accès à un espace type Soulagerie pour ados, dénué d’étiquette pathologique. Le dispositif contribuerait à abaisser la courbe du mal-être existentiel.
– De renforcer les actions en direction de l’Education Nationale, abaissant ainsi le seuil d’exclusion.
Je terminerai mon discours par la définition de la santé mentale qui n’est pas une absence de troubles, mais un état de bien-être psychologique, émotionnel et social qui permet à une personne de se réaliser, d’affronter au mieux les difficultés de la vie, d’entretenir des relations satisfaisantes avec tous ses environnements, professionnels et familiaux.
Une question me taraude l’esprit. Sommes-nous prêts à aider ceux qui veulent accéder à cet état ?
Avant de conclure, je tiens à dire que l’accueil a été d’une exceptionnelle qualité, pas seulement celui qui m’a été fait, mais aussi à chaque participant reçu comme des VIP. La teneur de ce séminaire a été de haute facture. Tous les thèmes abordés ont enrichi les expériences des participants venus nombreux à la manifestation. Ecoute, échanges, enseignements, ces trois jours ont tenu leur promesse.
Fait à Saint-Claude le 19 septembre 2026