Interview sur la conférence sur nos superstitions et croyances

Interview accordée à France-Antilles en novembre 2017.

Sur quels fondements sont nées les croyances magico-religieuses et plus singulièrement chez nous ?

Magie et sorcellerie antillaise naissent du contexte du peuplement des îles. Les colons français s’installent dans ces pays à l’époque où on recherche la marque du diable sur une partie du corps des sorcières : elles sont brûlées sur des bûchers. Bretons ; angevins, poitevins arrivent avec leurs croyances religieuses et magiques et les perpétuent. Les esclaves africains qui n’avaient pas d’âme pensait-on, subissent alors une évangélisation à outrance, gommant en partie leurs croyances. Afin d’éviter les révoltes ceux qui venaient du même village étaient disséminés sur les plantations. Pas de possibilité de communication, donc pas de grande survivance de rituel d’origine. Cette acculturation (rencontre de deux cultures) a généré des transformations. Tout en adoptant les pratiques du dominant, la résistance a forgé une manière d’être au monde, sorte d’adaptation aux conditions d’existence. On retrouve des rituels résiduels africains modifiés qui sont arrivés jusqu’à nous.

 

Comment se définit en Guadeloupe le magico-religieux. Il y a-t-il des croyances et des superstitions spécifiques à notre région ?

Le magico religieux est l’introduction dans la magie et la sorcellerie des choses cultuelles, telles les bougies, l’hostie, la médaille religieuse bénie sous une bible par un prête, l’argent de la quête à des fins de « percer la main » d’une victime, explication des impulsions d’achat, l’eau bénie….Le prêtre participe à cette approche en bénissant les maisons, en faisant des exorcismes. Il est vécu comme un initié doté d’un certain pouvoir.

 

Pourquoi sommes-nous si attachés ? Servent t-elles à guérir nos maux, lesquels ?

Il n’existe pas de sociétés sans croyances. Les pays industrialisés entretiennent une relation à des divinités, croient à l’astrologie, s’entourent de protections magiques moins visibles dans les mégapoles, interrogent leur avenir. Ici l’aveu de croyances magiques n’est ni spontané, ni acceptable en rapport avec l’adjectif péjoré englobant les personnes sans savoir intellectuel. La permanence de l’accusation de sorcellerie venant de l’autre est un système explicatif à tout échec, tout mal être. Se poser la question de son efficacité ne semble pas pertinente en regard à la définition de la croyance : support sur lequel on s’appuie. Les victimes de sorcellerie s’adressent à la magie pour rétablir un équilibre social, psychique en déroute. Tout se joue au niveau de l’imaginaire.

 

Toutes les couches sociales sont cernées par le magico-religieux ?

Aucune différence de croyances dans les catégories sociales. La hiérarchie n’a pas cours dans les demandes de consultations. Mais la fréquence s’aperçoit chez les personnes de milieu social défavorisé avec des rituels qui les mettent à découvert, comme la demande en pharmacie de corne de cerf (tout peut être commercialisé par les ceux qui ont eu un diplôme universitaire), cela signifie qu’une entente dans un non dit lie les individus.

 

Il y a-t-il collusion entre la religion officielle et les pratiques magico-religieuses ou un consensus s’est-il instauré ?

La croyance religieuse est corrélée à la croyance magique. Elles ont en commun un corpus de croyance en une puissance trancendante et des êtres surnaturels. L’âme manichéenne divise le monde en deux notions : celle du bien, celle du mal. Dieu existe, le diable aussi. Quand bien même la bible récuse le magicien, l’archevêque nomme dans chaque région un prête exorciste afin d’éradiquer du corps possédé le diable qui s’y est engouffré. La relation est étroite entre magie et religion. Dieu est une croyance. Le praticien de la magie fréquente l’église, la victime fait des pèlerinages (passage dans différentes églises, s’avance à la table de communion, prie avec ferveur.) il n’y a rien là de contradictoire.

 

L’évolution des mœurs a t-elle modifié notre approche ou continuons-nous à croire que par exemple notre voisin nous a jeté un sort pour nous empêcher de réussir ou de trouver un travail, que notre entourage empêche à nos enfants de réussir en classe ?

La modernité a apporté quelques petites corrections notamment dans l’ordonnance magique donnée par le gadé zafé, trop simpliste auparavant, mais à base de jalousie et d’envie, l’accusation sorcellaire reste vivace. Ne surtout pas mettre en collusion la pensée rationnelle donc scientifique et la pensée magique. Le plus grand des scientifiques peut être croyant et pratiquant, il prie son Dieu. Chez une même personne ces deux pensées subsistent.

 

Les croyances sont-elles un obstacle à notre évolution personnelle et à celle du pays, ou sont-elles des pansements nécessaires ?

Les croyances n’ont pas empêché la science ni l’avancée technologique, ni l’évolution de l’humain. La victime qui se renseigne sur internet de ce qui a fait le menu du jour du président de la république, accepte qu’un gadé zafé mette un balai cassé en trois dans un quatre chemins pour mettre fin à une inactivité professionnelle. La magie remplit une double fonction : sociale et psychologique. D’aucuns dise que si elle ne fait pas de bien elle ne fait pas de mal non plus. L’imaginaire n’est pas le réel et c’est l’agir qui répare.

 

L’imaginaire créole est-il un terreau fertile ?

Tous les imaginaires sont imprégnés de mythologie, de croyances religieuses et magiques. Chaque peuple a une vision du monde en rapport avec sa culture, ses us et coutumes, son schème de relations sociales. Il existe indéniablement un lien entre croyance collective, croyance individuelle, croyance dans le praticien de la magie par les pouvoirs que l’on lui reconnaît.

 

Pourquoi vous intéressez-vous tant à ce sujet ? Est-il indissociable de nous et de ce que nous sommes ?

L’anthropologie fait bon ménage avec la psychanalyse. Mon intérêt pour la magie réside dans l’influence qu’elle exerce sur les comportements et ses incidences. Elle reste un des traits culturels très prégnants même en cas d’éloignement du pays d’origine. La sphère de la pathologie mentale n’est compréhensible qu’à l’écoute de ce qui se dit là concernant la sorcellerie afin d’affiner le diagnostic.

 

Hélène MIGEREL Docteur en Sciences Humaines, Psychanalyste

« Migration antillaise et pratiques magiques » Editions Caribéennes, Paris 1987

« La sorcellerie des autres, une pathologie de l’envoûtement » Editions Caribéennes, Paris 1991

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