A la relecture des vœux formulés l’an dernier, l’évidence d’un temps arrêté démontre que d’une année l’autre les préoccupations des guadeloupéens n’ont pas changé. Les sargasses, le chlordécone, la vie chère, la fantaisiste distribution de l’eau, compliquent le quotidien du plus grand nombre. La construction du CHU n’est toujours pas terminée. La gestion des affaires internes de l’île dépend de la gouvernance politique française qui depuis un an reste incapable d’établir un budget, offrant l’image d’une division remarquée. Comment dès lors s’attendre à la résolution des difficultés si les décideurs font montre de tant d’instabilité. La situation économique déjà déplorable, sans amélioration aucune, ne peut que générer des frustrations, portes ouvertes sur la délinquance et la violence. La violence extrême, celle du début janvier, d’un droit international bafoué, permet de penser que certains sont au-dessus des lois, alors que d’autres sont fustigés et sanctionnés. Mais la mémoire hurle que la loi européenne aussi a été rejetée le 15 septembre 2021, prônant l’illégalité comme norme. Difficile face à ces modèles subversifs de dire que nul n’est sensé ignoré la loi.
Tous, nous avons en commun le désir nuancé, certes, d’un monde de paix où chacun se sentirait en sécurité. La sécurité est un ressenti supérieur à celui d’être aimé, elle assoit une confiance doublée d’une tranquillité capable de mettre à l’abri de dangers. Ses bénéfices sont considérables sur le plan psychique : balisage de l’incertitude, réduction de l’anxiété, assise de l’estime de soi, facilitation de l’apprentissage qui détermine les choix professionnels et les réussites.
Aujourd’hui se pose la question du devenir d’une jeunesse dont la santé mentale dépend de sa sécurité intérieure. 34 % de jeunes guadeloupéens souffrent de désordres émotionnels et de bouleversements affectifs. Notre île n’est ni en guerre, ni en butte au terrorisme. Quels sont les déterminants qui la minent, portant à l’ordre du discours une vie insupportée par cette tranche de la population ? Quel écartèlement individuel et collectif s’est imposé au point de laisser transparaître un processus de destruction installé de façon visible ? Le nombre de tué sur les routes, le pourcentage des interruptions volontaires de grossesse, les homicides, les tentatives d’autolyse sont des alertes qui nécessitent une interrogation. A-t-on oublié que les ancêtres ont marronné, résisté, survécu aux pires atrocités, laissant en héritage la liberté conquise ? Ils nous ont appris à relever les fronts prosternés.
Depuis peu, des modèles gratifiants de femmes et d’hommes auxquels s’identifier sont sortis de l’oubli. Ces portraits ont pour objectif princeps de mettre en place un sentiment de fierté et d’effacer ou d’amenuiser l’infériorité et l’impuissance apprise. Une recherche à travers les mots forts « d’héritage traumatique » a tenté d’expliquer des comportements qui ne sont que la résultante du soi rêvé et du soi réel. Le soi étant l’association du moi et de l’idéal du moi. La saturation de clichés de mondes lointains inatteignables, ont aujourd’hui et maintenant déconstruit des identités en devenir, fragilisant les assises de personnes conscientes des limites imposées par la mer.
La notion de limite, au sens de frontière, synonyme parfois d’interdit et de tiers exclu semble suggérer qu’une interface ne saurait s’édifier entre les deux mondes. Celui d’ici et celui d’ailleurs. Disjonction des deux univers, qui renvoie à une vie sans perspectives valorisantes. Elle aurait pu être une bifurcation vers une recherche d’élans créatifs surgis de la souffrance, une introspection de l’être culturel conceptualisant une réalisation sous sa forme originale, une réhabilitation de l’être. Quelques-uns y parviennent, d’autres en manque d’estime de soi s’avouent vaincus et opèrent une fuite en avant. L’exploration de cet état d’auto destruction, déboucherait sur la mise en place d’un programme englobant l’école, l’accompagnement des parents dans leurs rôles éducatifs, la construction identitaire à travers des schèmes de pensée, l’édification de modèles de réussite proches et accessibles. « Je me vois dans ma télé » Est-ce si difficile ? Rattraper les lacunes, autoriser la visibilité d’un groupe trop délaissé, apprendre à découvrir ce que les livres recèlent comme trésor. Est-ce trop suggérer ?
L’an 2026 ne sera pas serein dans un monde en folie furieuse qui n’est que démolition. La Guadeloupe a la capacité de s’inventer un mode de vie à la dimension de ses potentialités.
Bonne année, bonne santé, prenez soin de vous, mais vous c’est nous tous.
Fait à Saint-Claude le 7 janvier 2026