De l’évacuation des pères

Publié dans Le Progrès social n° 2515 du 04/06/2005 

Evacué du désir par un père primordial dont l’empreinte menaçante se décèle dans les critères de beauté idéalisés (cf progrès social n°2514), le corps de l’homme n’occupe que la place que daigne lui laisser sa compagne. Par de subtiles répétitions elle va le maintenir hors la maison.

D’abord le lit appartient à la femme, elle l’amenait en dot avec l’armoire. Après le réveil il est fait pour la journée et les siestes du mari dont l’éducation ne s’est pas souciée de remettre en état ce lieu de repos, déclenchent le « babyé » ou une humeur chagrine. De mère en fille la qualité de femme se mesure à l’excellence du rangement de la chambre. On ne sait jamais ! En cas de malaise ou de mortalité, le jugement la consacrera bonne ou mauvaise épouse. Reste pour la sieste le relax sous la véranda, le siège de la voiture sur la plage déserte. Faite à deux, l’objet de la discorde s’estompe.

Nourrir remplit une fonction de prise de pouvoir, pouvoir de comblement, de désir, d’attachement. Les sens en fête ramènent à la conscience le souvenir de nourritures affectives liées à la pourvoyeuse de vie. Cet empire ne se partage pas. La cuisine demeure l’espace où on ne consent à y laisser pénétrer que les narines approbatrices ou les regards admirateurs. L’insistance à occuper ce sanctuaire pour une aide bien intentionnée permettra l’épluchage de l’ail ou de l’oignon. La tâche terminée, la présence persistante mal supportée, la demande du poivrier dans le placard face à la ménagère, puis la cueillette de persil ou de cives dans le jardin et enfin la déportation du corps vers l’armoire de la chambre à la recherche d’un torchon sans aucune utilité, doit faire fuir l’intrus. Puis un jour lassée d’assumer cette contrainte même dans le faire plaisir, un mot sur la table ordonne « gwiyé kot la » à un partenaire ignorant de l’emplacement du gril et de son fonctionnement. Dérouté il appelle sa mère dont il est resté l’enfant quand bien même il échappe à sa part quotidienne de « bon manger » en la dégustant dans la maison familiale ou en l’emportant chez lui, dévorée sous l’œil indifférent ou dédaigneux de l’épouse.

La décision d’achat d’un meuble montre avec évidence la méthode d’occupation du sol. Le nouveau canapé installé sans concertation va déclencher une vague de reproches quand un apport financier sera exigé et refusé, suivie d’une affirmation d’appartenance un jour de dispute : « lèves toi de mon canapé, c’est moi qui l’ai payé. » Et puisque l’enfant est d’abord l’enfant de la mère, le départ hors de l’île pour raison d’études sera négocié avec une sœur /logeuse en France ou aux Etats-Unis sans requérir l’avis du père qui l’apprendra une fois la chose arrangée. Il a son mot à dire, mais quel mot ? Ce sont là des caricatures bien sûr, mais sont-elles entièrement dissoutes au profit d’un nouvel aménagement de cohabitation ?

De toute façon un homme doit dormir au fond du lit, du côté où il est moins aisé de se lever, dans un rapport de soumission. Ensuite : « Deux mâles crabes ne restent pas dans le même trou. » Deux facettes de la relation à l’homme qui dans une lecture pourrait s’interpréter sous deux aspects complémentaires : l’un par la fuite du conflit n’ayant pour fonction que d’éviter l’affrontement au réel, l’autre par la volonté de tenir à distance « l’ennemi » embourbé dans des schémas anciens qui sont des schémas de genèse. Cette violence fondamentale semble reposer sur un fantasme primitif posant la question de la survie de l’individu : « Lui ou moi, survivre ou mourir, survivre au risque de tuer l’autre. » Ces fantasmes seraient le prototype de toutes les représentations imaginaires en référence au danger couru par l’un sans que l’autre ne l’en protège. Ainsi l’homme ne saurait échapper à un double fantasme où il joue le rôle de victime et de sacrificateur à la fois. Monstre venu de la nuit des temps, son image parentale ne peut qu’être dévalorisée face à l’omnipotence maternelle engluée dans un traumatisme en instance de répétition. Sur la scène de l’imaginaire, il aurait gagné à se mettre en situation de désobéissance et de revanche en privant de sa semence des utérus féconds, refusant que son sexe ne devienne un instrument du maître induisant la douleur du non-désir dans une participation d’un rapport violent au corps (l’homme/étalon.) Même si « la paternité est une conjecture basée sur les déductions et les hypothèses», l’angoisse ressentie devant la partie de la violence qui n’est pas négociée, qui ne se voit pas intégrée dans l’évolution sentimentale, peut pousser à détruire fantasmatiquement l’agresseur en donnant naissance à des tendances ultérieures asociales. Frustrés l’un et l’autre de leurs corps désirant, s’est conservée la difficulté de vivre avec la peur de l’autre, de vivre avec sa propre peur.

La plainte s’enroule autour de l’accusation de père absent, d’homme à femmes, sans qu’aucune critique ne soit portée sur les conditions d’une véritable défection de ce dernier. N’ayant droit ni à la parole, ni à la prise de position, emplit du doute d’être aimé, il va ou privilégier une fuite dans l’infantile en se laissant porter par les évènements tirant quelques bénéfices secondaires jusqu’au surgissement de l’agressivité quand l’emprise s’alourdit, ou préfigurer une solution positive avec des éléments de mieux-être, une conciliation narcissique avec le moi en écharpe, en se laissant séduire par les promesses de bonheur d’une oreille à l’écoute de sa vie, d’un corps qui tient compte de la présence du sien, d’un lit accueillant pour la sieste au tout début. Le besoin de prouver sa jouissance, sa virilité et son existence donneront naissance à un enfant hors mariage sur le tard ou à plusieurs de couches séparées, dans la vigueur de l’âge. Nombre de femmes réfute cette thèse de la responsabilité partagée de l’homme hors la maison. Elle doit s’éclaircir par l’élucidation des positions concernant un problème fondamental : celui de la formation du rejet ou de l’acceptation de l’autre. Et même quand de culture différente, il ose s’enraciner désireux d’occuper la place qui lui échoit, c’est alors elle qui délaisse le territoire commun occupée à de multiples activités à l’extérieur comme ne pouvant supporter une cohabitation prolongée. Des métropolitains mariés à des antillaises avouent « résister » à la manœuvre, dans une volonté de participer à l’édification d’un couple et à l’éducation des enfants.

Pour certains auteurs le traumatisme ne traverse pas les générations. C’est un débat qui doit s’ouvrir aujourd’hui et maintenant et pour ce faire s’étayer sur un corpus théorique de courants divers afin de mettre un terme à une constante remise en chantier de ce qui légitime et limite la plupart des gestes et des mots du partage familier. Seule la recherche scientifique concertée démontrera la dialectique à laquelle il participe et le dégagement qui en résulte.
S’agissant du mécanisme de défense, l’identification à l’agresseur décelé chez les mères dont l’enfant éloigné de l’idéal typique de beauté reste en absence de leur désir (nez trop plat, cheveux crépus, cambrure trop prononcée), l’observation du processus met à jour la réussite de la déculturation. Tant de dysfonctionnements dont les racines sont enfouies dans l’inconscient signalent que l’habilitation à ce mode de pensée ne peut venir que de la transmission.

Ces constructions fantasmatiques seraient vouées à des remaniements si dans une volonté double l’homme et la femme essayaient de faire connaissance. Un « ennemi » se combat quand il n’est pas surveillé en permanence. Reste alors à l’homme de se faire une place, celle qu’il estime être la sienne et à s’y maintenir.

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