Le harcèlement à l’école

Publié dans Le Progrès social

Le petit garçon de 5 ans parle de ses trois amis de classe. Il les aime bien et avec eux il faut : «attaquer les filles. » Amener à préciser à quoi correspond « attaquer les filles », il dit qu’il faut leur faire peur, leur tirer les cheveux, leur crier dessus. Ce comportement en direction des enfants calmes, un peu craintifs, timides quand il est répété s’inscrit au registre du harcèlement.

Les formes de harcèlement

Très tôt, le dominant s’intéresse au goûter à la maternelle. Il commence par le demander régulièrement. Quand bien même l’esprit de partage lui en octroie une part, il s’en empare, désireux de la totalité. La résistance provoque bousculade, pincements et grimaces de défi.

Le souffre douleur, contrairement à ce qu’on pourrait penser, ne subit presque pas l’outrage de la désignation de la couleur de peau. Les enfants jeunes ne sont pas racistes. Le harcèlement de groupe est inexistant.

Cependant, un autre peut prendre le relais en cas de lassitude et d’abandon du comportement perturbant. Chez les plus âgés, la moquerie est un phénomène courant : elle est dirigée vers les cheveux (épaisseur, longueur, forme de la coiffure), les chaussures, la démarche et tous les petits défauts visibles. Le bégaiement est la panacée du harceleur. Les noms sont  écornés avec insistance. Leurs associations à des appellations d’animaux ou de choses donnent lieu à des mimes ou à des cris de bêtes.

Dans les écoles où l’uniforme n’est pas obligatoire, le vêtement fait l’objet de quolibets : le rose ou le jaune de la chemise est souligné comme une marque de féminité et de faiblesse. Dans cet ordre d’idée, celui qui la porte doit être dominé. Quand le port fréquent laisse supposer un coloris de prédilection, une image est accolée à la personne : «  mademoiselle omo », pour le blanc par exemple. La rigolade de deux personnes  s’étend à tout le groupe.

La fille mal à l’aise face aux propositions masculines subit l’outrage de la parole et du regard permanent du malotru qui pousse son bassin en avant en murmurant : « Viens manger. »

Le groupe se constitue sur la base d’alliance à l’extérieur de l’école : partage de produits illicites, complicité de larcins. La bande assoit sa puissance sur l’environnement scolaire, au grand jour. Les menaces fusent afin de mieux incruster la peur et la crainte ; le racket devient ainsi plus aisé sous l’effet du conditionnement. Les vols réitérés dans le même cartable arraché devant les autres qui ne bronchent pas, jeté par terre ensuite, à la manière des caïds, désigne le chef. L’obéissance est requise. Souvent ceux de la bande sont des anciens rackettés qui se joignent au groupe dans une volonté de puissance. Ils se protégent et font subir le même sort aux autres : répétition de l’effet traumatique comme pour s’en délivrer.

Au vol et au racket, s’ajoutent les coups. Violences incessantes qui débordent les limites du collège ou du lycée, quand la fuite du bouc émissaire prive de satisfaction. Les bandes de filles sont plus féroces parfois, elles ne laissent aucun répit.

La vantardise augmente leur degré de cruauté. Les raisons évoquées de l’acharnement semblent futiles : une attitude hautaine, une séductrice sainte-nitouche. A l’observation, c’est souvent au visage que les coups sont portés. La volonté d’abîmer le portrait reflète la jalousie envers une apparence de star. Le bouc émissaire remplit une fonction ; il est porteur des maux de la société. Là, il concentre l’échec d’adolescents taraudés par l’incapacité. Incapacité à maîtriser le système scolaire perçu comme sélectif au vu de leurs difficultés d’apprentissage. Incapacité à intégrer les valeurs morales impliquant le respect d’autrui. S’acharner sur quelqu’un n’est pas un acte gratuit.

Le harcelé et le harceleur ont-ils des profils types ?

Le premier de la classe, l’ancien fort en thème, est une victime désignée. Son grand sérieux le tient à l’écart du bouillonnement des récréations. L’isolement est un indicateur déterminant : il simplifie la tâche de l’agresseur. L’absence d’agressivité  donne assise à son sentiment de toute puissance. La volonté d’éviter les conflits détermine une attitude jugée peureuse et conforte l’autre dans son pouvoir sans limites.

Effrayée par la perspective de complications, la victime s’enferme dans un mutisme provoqué par la peur mais aussi par l’incompréhension d’une situation presque irréelle. La honte d’être dans un engrenage infernal écrase sa révolte. L’impression qu’aucune aide extérieure ne peut la sortir de cette mauvaise passe est induite par les menaces d’augmentation des sévices en cas de dénonciation. Ce processus est à l’oeuvre chez les enfants violés à qui on affirme que leurs parents seront tués s’ils parlent. Longtemps les choses sont tues, enkystant la souffrance.

Les timides qui baissent la tête à la moindre remarque sont des proies faciles. Ils ne répondent pas  aux sollicitations violentes, ont du mal à se plaindre. Un jour lassés de ces actes réitérés ils s’arment et blessent un ou deux agresseurs.

Le harceleur a des antécédents passés inaperçus ou banalisés par l’entourage. Des souvenirs de morsures données affluent dans les souvenirs, de jouets cassés appartenant aux autres, de refus d’obtempérer aux injonctions des adultes. Ou alors il présente un tableau de personne introvertie à la recherche de réassurance.

Parvenue à l’âge adulte, une femme avoue avoir harcelé une camarade de classe afin d’éprouver sa capacité de domination. Elle s’était acharnée sur une plus faible afin de se sentir forte. Des années après elle le regrettait. Le manque de confiance en soi est facilitateur d’une mise en place de remparts de protection. Souvent les situations de dictature ou de fonction suprême sont révélatrices d’une prise de pouvoir d’un individu habité par un sentiment d’infériorité ou d’un doute profond de soi. L’imposition de sa seule volonté ne souffre pas de désaccord. Il suffit pourtant d’une forte pression pour que la domination change de camp. La relation domination/soumission entretient des liens étroits, elle est interchangeable.

Les conséquences du harcèlement sont multiples. Des traces indélébiles sillonnent  la vie de certains provoquant des changements d’humeur inexpliqués. L’abaissement de l’estime de soi favorise les hésitations, les imprécisions. La tendance au découragement s’aperçoit dans les situations difficiles. L’estime de soi est en abaissement. Mais la blessure la plus douloureuse s’ancre dans la blessure nominale : la blessure autour du nom. Le rapport à l’origine, fait référence au corps propre, à sa condition et sa place dans la filiation. Les enfants sont les héritiers de la souffrance de leurs parents. La blessure nominale remet en question l’identité et la difficulté de sa lente construction.

La gestion de la violence

Que dire de ces regards d’adultes qui se détournent des couloirs où les agressions ont lieu ? Ils savent que tant qu’elles seront dirigées vers les élèves, ils seront à l’abri derrière leur bureau. La lâcheté ferme les yeux lors des récréations.

Le signalement prend du temps et son pourcentage détermine les bons établissements. Les armes prennent allure de l’effrayant, à telle enseigne qu’un détecteur de métaux a fait son entrée dans une école, comme à l’aéroport. Se dirige t-on vers une école où les enfants ne se sentent pas en sécurité et que l’écho suscite chez les parents de l’inquiétude ?

Devant un tel constat l’Education nationale devrait mettre en place un certain nombre de mesures adaptées à une réalité préoccupante. La gestion de la violence passe par des facteurs inhérents aux modalités de l’enseignement autant que la connaissance des besoins individuels. A défaut d’enseigner, l’école pourrait se donner pour mission de forger les identités. Faudrait-il encore qu’elle soit capable de se remettre en question et d’accepter de jouer le jeu du changement.

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